Vitrine numérique : mon filtre d’authenticité sur Instagram

Le réseau social Instagram agroupe un public très jeune, les utilisateurs entre 15 et 24 ans représentent 35,4% d’utilisateurs actifs mensuels en France : 92% des filles et 87% des garçons, ce qui en fait le réseau social le plus utilisé par les jeunes. La plupart des utilisateurs et surtout les jeunes ne sont pas seulement sur l’application pour échanger des photos ou consulter qui a eu le plus de like, il y a aussi une recherche constante d’une représentation originale d’eux mêmes. Chacun cherche à avoir une authenticité qui pourrait être impossible dû aux règles et limitations du site. Nous sommes allés à la rencontre de Julia, 20 ans, étudiante en études internationales à l’Université Sorbonne Nouvelle, et Noa, 20 ans, étudiante en alternance en Géomatique à Paris 8, pour découvrir s’il existe des façons d’être authentique sur Instagram, malgré le contexte ultra-codifié du monde numérique.

Instagram et moi, moi et Instagram

Instagram a redéfini la façon dont les jeunes construisent leur identité numérique ainsi que leur identité dans le monde réel. L’identité numérique selon Philippe Buschini se définit comme la construction de ce que les autres disent de moi, mes opinions, mes amis et aussi mes coordonnées, mes publications, mes chats, entre autres. Cette identité est donc celle que les jeunes construisent chaque jour avec leurs réseaux de contact, et par ce qu’ils publient volontairement d’eux. 

C’est pour cela que les réseaux sociaux ne sont pas seulement des espaces de socialisation, de rencontre ou de transfert des photos ; ce sont des endroits clés pour le développement social. L’identité des jeunes se construit en se comparant aux autres, leur profils représentent la manière dont ils présentent leur personnalité selon l’image qu’ils sont d’eux-mêmes et qui correspond aussi avec leur entourage. Ils ont en charge de ‘transmettre’ la meilleure version d’eux-mêmes lorsqu’ils vont publier sur Instagram. 

Mais du coup, qu’est-ce que l’authenticité ? Selon l’anthropologue Paula Sibilia « les événements relatés sont considérés comme authentiques et vrais car ils sont censés être les expériences intimes d’un individu réel : l’auteur, le narrateur et le personnage principal de l’histoire. », on pourrait donc affirmer que le partage des moments de la vie privée qui sont postés sur les réseaux sociaux, dans ce cas des publications ou créations sur Instagram, sont authentiques car ils représentent une personne unique et originale. Ces postes ont des liens avec la vie réelle et avec un individu qui raconte. Mais alors, cette vitrine de soi qui peut être le “Feed” d’Instagram, est-ce qu’elle représente l’authenticité de chacun ?

Karin, 13, Chigasaki (Japon)

« Même si on se connait pas beaucoup, ce sera la première facette de ta vie qu’ils auront. » Julia, nous parle de son profil sur Instagram. 

Julia nous raconte que son profil Instagram est sa carte de visite destiné au monde extérieur et aux inconnus, qui auront donc une première impression d’elle et de son identité numérique lorsqu’ils consulteront son Feed. Ce mot est un anglicisme qui se traduit comme une grille Instagram qui rassemble toutes les photos et vidéos publiées sur le compte d’un utilisateur. 

« Je trouve que c’est assez réaliste au moins pour les personnes auxquelles je pense. J’ai l’impression que tout le monde est à peu près réaliste. » Noa nous parle de la véracité des posts de ses amis.

Pour Julia, les profils de ses amis sont très cohérents avec ce qu’ils sont en réalité, la plupart des contenus et des publications leur ressemblent. D’une certaine manière, le fait de rendre sa vie privée publique fait que ses contenus représentent ce qu’ils sont. Selon la psychologue Susan Harter, directrice du Département de Psychologie du Développement à l’Université de Denver, l’authenticité est liée au fait d’être en harmonie avec soi-même, être cohérent avec ses sentiments ou ses valeurs. Morhart donne à l’authenticité les notions de ce qui est sincère, vrai ou réel, mais le définit aussi comme un concept subjectif qui varie selon le contexte et l’individu. 

Dans ce sens, on peut observer que la vie en ligne incarne aussi une partie de la vie privée de chacun. Selon Alain Bernard, Professeur en droit à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour, elle peut être définie comme la liberté de s’autodéterminer, c’est-à-dire le choix de chacun face aux informations qu’il souhaite partager et avec qui il veut les partager, la “liberté” de rendre publique ou pas des aspects de la vie intime. Subilia souligne le fait que les frontières qui séparent le privé du public sont en train de disparaître. « Il existe une orientation vers l’intimité, caractérisée par une curiosité croissante pour des domaines de l’existence qui étaient autrefois qualifiés de privés.» En même temps, la sociologue Eva Illouz évoque le fait que : « la scène publique est devenue, de manière caractéristique, une place pour l’exposition de la vie privée, des émotions et de l’intimité ». Dans ce contexte, on peut donc affirmer que la vie privée des jeunes est aussi la vie publique, au moins dans une grande partie, et cette vie privée est aussi représentée dans ses profils sur les réseaux sociaux.

Un des points à considérer est qu’aujourd’hui, il n’est pas suffisant d’être en vie pour exister, nous avons le besoin d’une carrière sociale, et par conséquent d’une vie numérique qui documente ce que nous faisons et même de ce que nous sommes, car « selon les prémisses de base de la société (…) si personne ne voit quelque chose, il est très probable que cette chose n’existe pas » (Sibilia, 2008 : 30) C’est pour cela que nous devons presque obligatoirement avoir un compte sur un réseau social, et notamment être présent sur Instagram pour pouvoir, d’une certaine manière, appartenir au monde numérique afin de “valider” son existence. Cette idée est partagée par Julia, qui avoue avoir rejoint Instagram car c’était pour elle la seule manière de se sentir vivant et de se sentir intégré par son groupe d’amis ; « Toute le monde parlait d’Instagram, je me sentais à l’écart de mon groupe car je n’étais pas inscrite. » ou bien pour Noa qui dans le même sens affirme qu’elle voulait s’inscrire pour être au même niveau que ses amis, « je voulais m’inscrire car c’était pour moi une façon de me mettre à la même hauteur que mes amis à l’époque » Noa. 

Le musée de ma vie

Instagram est par définition une plateforme d’images, même si au fil du temps elle s’est transformée via les nouvelles fonctionnalités. Sa principale fonction continue d’être centré sur l’image ou la vidéo. Néanmoins, il existe des fonctionnalités qu’Instagram a créé au fil de temps : des filtres, des outils pour intégrer de la musique, des nouvelles manières de poster des photos, etc. 

« Oui, il a plein de fonctionnalités sur Insta et même, par exemple à côté d’Insta, il y a pleins d’applications pour organiser son feed. Moi par exemple, je regarde si cette photo va avec cette photo ou si la couleur est cohérente avec les autres photos que j’ai déjà publié. » Noa 

Les utilisateurs sont donc dans une recherche constante de différenciation, chacun d’entre eux a un besoin et même une obligation de poster d’une manière fréquente pour apparaître en première position par rapport aux autres. C’est précisément l’objectif d’Instagram, qui avec son algorithme valorise le fait de mettre en ligne sa vie privée. Cela génère un impact sur les jeunes en les poussant dans une recherche de comment se mettre en scène dans son quotidien, qui va au-delà du sens ‘réaliste’ que ces contenus peuvent avoir. Il s’agit de la façon dont ils montrent leur vie et le choix qu’ils emploient à l’heure de gérer ces codes visuels et l’image qu’ils donnent de soi. 

Pourrions-nous affirmer que ces choix d’adapter et de réfléchir à l’avance les contenus qui vont être publiés pour atteindre un certain public sont une sorte d’invention et une conséquence de l’inauthenticité ? À partir des entretiens, nous avons constaté que le fait d’adapter ses contenus ou même, d’utiliser des outils pour les rendre plus attractifs au regards des autres avec des filtres ou d’autres n’ont aucune impact dans l’authenticité de ses contenus. Noa affirme que tous sont dans une même démarche de cohérence entre ce qu’ils publient et ce qu’ils sont «j’ai l’impression que tout le monde sur Instagram est à peu près réaliste ».

Pour aller plus loin, selon l’historien André Gunthert, les techniques de retouche photographique liées aux filtres Instagram ont été considérées comme caractéristiques d’un contenu moins « vrai » ou moins « réel », mais en pratique et « depuis la vulgarisation des logiciels de traitement d’image, n’importe quel amateur peut aujourd’hui se confronter à l’expérience déroutante, non de la disparition du photographique, mais de la manipulation de sa substance même ». Cela signifie que peu importe la quantité des traitements que l’on applique au contenu, les choix que l’utilisateur emploie et les codes qu’il utilise sont sa propre application de ceux qui peuvent faire de ses images ou de ses publications un contenu « authentique » qui relève leur expressivité, leur sensibilité ou même leur créativité.

Hadley, 16, Portland (USA)

Julia nous a partagé que sur Instagram, elle se voit d’une manière différente, « sur Instagram, je cherche à devenir la meilleure version de moi même ». Dominique Cardon définit l’identité virtuelle comme la représentation de ce que nous voulons être. Il est donc pertinant de penser à l’authenticité d’après l’affirmation de Julia ; parfois elle ne se reconnaît pas sur Internet, mais cela serait-il lié au fait de ne pas se trouver authentique ? Ou est-ce lié à la recherche constante d’approbation des autres et de soi-même? Nous avons analysé son profil sur Instagram, voici ce qui nous pouvons en déduire 

– Julia est moyennement active sur Instagram, elle avoue utiliser son compte pour regarder ce que font les autres, tout en postant des publications et des stories (images ou vidéos qui ne sont visibles que sur 24 heures). Sur son Feed, on voit surtout des portraits très récents d’elle en plan large, rendant visible son style vestimentaire. Elle avoue suivre surtout des tendances de mode, un sujet qui l’attire beaucoup et sur lequel elle cherche constamment à s’adapter. Elle utilise beaucoup de fonctionnalités de l’application comme les stories épinglées sur son profil avec ses voyages et des moments avec ses amis proches. Elle utilise également la localisation et elle poste des vidéos en ajoutant de la musique. Sur ces photos, elle est toujours maquillée, seule ou avec une amie proche. Toutes ses publications regroupent plusieurs photos où elle pose de façon différente mais en général, elle se voit toujours de la même manière.

– Noa quand a elle décrit son rôle sur la plateforme comme celui d’une spectatrice plutôt qu’une créatrice. Sa participation n’est pas aussi active que celle de Julia, mais elle s’attache à poster plus de contenu politique que d’autres contenus. Son intérêt pour ces contenus politiques est celui de partager l’information, elle n’est pas très intéressée par le nombre de vues ou de likes que ce contenu pourrait générer, par contre quand il s’agit d’une publication où on la voit, elle s’y intéresse plus pour savoir qui a regardé, et l’avis que les gens pourront se faire d’elle. Son feed est composé de paysages et de photos d’elle au fil des années, c’est important pour elle de montrer les différentes étapes de sa vie. Noa affirme que ses publications et ses contenus la représentent d’une manière assez réaliste. 

« Tu affiches une facette de ta vie, un peu comme si tu étais dans un musée et que tu faisais un exposition sur toi-même » Noa

 Devenir ce que nous sommes…

Comment devient-on ce que nous sommes ? Se demande Nietzsche dans son autobiographie publiée en 1888. Bien que le contexte soit loin d’être celui d’aujourd’hui, elle reste valable dans le cadre de cette recherche, dans la mesure où le désir de créer et de publier ce dont nous croyons qu’il peut représenter nous interpelle et nous amène à chercher des solutions pour y arriver. Sibilia dans son livre l’intimité comme spectacle définit la participation sur une plateforme comme une narration autobiographique de soi, peu importe si ce sont des mots ou des images, qui construisent et valident sa propre existence. 

« C’est très difficile à travers quelques photos de montrer toute la complexité de la vie de quelqu’un, ou la personnalité de quelqu’un, ça me parait compliqué. Mais même si c’est sur Instagram, leur posts, c’est eux. » Julia

Wiktoria, 14, Ostrzeszów (Pologne)

Conclusion

Définir si une personne ou un contenu est authentique, ou même, définir les caractéristiques parmi lesquelles on pourrait valider son authenticité est très compliqué à déterminer. Aussi, on pourrait penser à l’impossibilité d’être authentique car les plateformes et la façon d’interagir sont conditionnés à des paramètres déjà établis, tels que fonctions programmées dans le code source de l’application qui imposent des limites et des restrictions auxquelles nous sommes soumis au moment de l’inscription. Mais, d’après les entretiens réalisés, nous avons constaté que la définition d’authenticité devient très subjective et porte une signification très personnelle. Si un individu se considère fidèle et cohérent avec ses pensées, il se définit lui-même comme un utilisateur authentique. En même temps, il peut se faire de son côté une idée de l’authenticité des autres selon la ressemblance ou les interactions qu’il juge comme cohérents ou réalistes entre leur identité numérique et leur identité réelle. Ainsi, les frontières entre la vie publique et la vie privée sont plus fines. Les contenus partagés, notamment ceux qui appartiennent à notre intimité, sont plus difficiles à différencier.

 

Démarche photographique

Le réseau social Instagram incarnerait pour chaque individu le reflet de son identité. A la manière d’un collage, des fragments de leurs publications sont prélevés et assemblés pour former un portrait complet, comme une synthèse de leur identité exposé. Une accumulation excessive et absurde qui interroge l’authenticité du contenu publié sur Instagram.

L'auteur.e

Juan Sebastian Sanchez
Après un master cinéma, il intègre le master Industries Culturelles et Créatives mention Plateformes Numériques à l'Université Paris 8. Il s'intéresse particulièrement aux relations humaines à l'ère du digital et à l'adaptation de la culture au monde numérique.

Le.la photographe

Photographe et formé à l’école Nationale Supérieure Louis-Lumière, Elisa Bapst oriente son travail vers la prise de vue documentaire. Ses recherches englobent les problématiques liées tant à l’urbanisme qu’à la transformation et l’altération du paysage naturel et urbain, relative à notre exploitation du territoire. En parallèle, elle teinte ses photographies de son expérience personnelle pour traduire son attache au social, à l’humain, et plus particulièrement à l’adolescence.

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