Toi aussi, tu stalk tes crushs ? 

Adolescent·e·s au début des années 2010, Julie, Fabien, Paul, Virginie, Robin et Maxence se sont construit·e·s avec les prémices des réseaux sociaux numériques. Facebook est devenu amplement utilisé dans leur quotidien collégien. C’est aussi à cette période de la vie que se développent les premières attirances entre camarades. Les amourettes d’école ou crushs sont bouleversées par les fonctionnalités de ces plateformes, notamment lorsqu’il s’agit d’attirances unilatérales restées secrètes.

L’arrivée fracassante de Facebook

“Au collège, à notre âge, les réseaux sociaux, c’était pas encore ça, c’était juste Facebook !” – Julie

lFacebook voit le jour en 2004 dans la chambre étudiante de Mark Zuckerberg à l’université d’Harvard aux États-Unis. En 2011, quand nos enquêté·e·s avaient 13 ans, le réseau social comptait 845 millions d’utilisateur·ice·s à travers le monde. En France 52% des 12-17 ans étaient sur les réseaux sociaux au cours de l’année 2009. C’est 77% l’année suivante !

(Source)

 

Facebook s’est vite démocratisé chez les adolescent·e·s. La plateforme est devenue incontournable dans la construction de leur vie sociale. On se rappelle les innombrables albums photos publiés sans faire de tri, les anniversaires souhaités à des connaissances très éloignées ou encore la satisfaction ressentie lorsqu’une personne d’un autre collège nous demandait en ami·e.

Image en format paysage, sur la moitié gauche de l'image se trouve une photo portrait flou de Robin encadrée par de la pastel verte. Sur la partie droite de l'image

Julie, Virginie, Fabien, Paul, Robin et Maxence nous ont partagé leurs histoires de crushs pendant leur scolarité. Les deux premières viennent de Rouen, elles se souviennent en détail de deux garçons qui étaient dans leur collège et lycée respectif. Fabien, Paul Robin et Maxence ont passé leur scolarité en région parisienne et se rappellent de nombreuses petites attirances qu’ils ont pu ressentir en primaire puis au collège majoritairement dirigées vers des camarades de classe.

Facebook puis les autres réseaux sociaux leur ont permis de développer de nouvelles approches relationnelles à travers l’accès à la vie privée numérique de l’autre.

Nous utilisons des termes anglais pour parler de ces phénomènes intimes. Les attirances sont des « crushs », l’espionnage du « stalking », probablement pour les euphémiser et se distancer des implications que les mots français contiennent. Nous évoquons ici, le cyberstalking dans sa dimension de curiosité saine plutôt que de harcèlement, qui en est le pendant plus sombre et illégal. C’est une question de degré, quand la curiosité tourne à l’obsession avec la création de faux comptes et l’invention d’identités numériques.

Ne plus laisser place à l’inconnu·e

Facebook a été créé pour faciliter les rencontres des étudiant·e·s sur les campus américains (source). Cependant, son utilisation réelle diffère légèrement. D’après une étude de 2007, les principales activités auxquelles s’adonnent les utilisateur·ice·s des réseaux sociaux sont le maintien des relations hors-ligne, la rencontre de nouvelles personnes, la recherche d’informations et le divertissement (source).

C’est cette récolte d’informations autour des crushs qui nous intéresse ici. Le mystère qui entoure la personne désirée est partiellement dissipé par l’accès à son identité numérique. Avant les révélations sur l’utilisation des données personnelles à la fin des années 2010, les informations privées coulaient à flot sur les profils Facebook. Julie nous dit qu’elle fouillait sur la page de son crush de lycée pour « un peu connaître sa vie, ce qu’il faisait avec ses potes, s’il avait une copine, mais dans une dimension, en fait, plus qu’un crush, un peu par admiration. Enfin, c’était évidemment un crush, mais c’était mon monde, dans ma tête.”

Laurent Mel parle d’une « mise en visibilité de soi » où la constante sollicitation incite les utilisateur·ice·s à l’actualisation de leur représentation numérique (source). C’est une pression supplémentaire, qui s’inscrit dans un moyen de renouvellement perpétuel. L’identité numérique n’est pas soumise à la même rigidité que l’identité physique, elle est fluide.

Tout un chacun peut ainsi s’informer sur des personnes à qui iel ne parle pas et à propos desquelles iel n’aurait pas eu d’informations autrement qu’en les contactant. Les réseaux socionumériques permettent l’anonymat dans la collecte d’informations dont le but est de trouver potentiellement des atomes crochus avec son crush, les groupes de musique qu’iel aime, les films, les séries… Ils rassurent celui ou celle qui souhaite entrer en contact avec la personne désirée. Il peut s’agir de la démarche en amont d’une éventuelle prise de risque amoureuse. La majorité de nos enquêté·e·s nous ont révélé notamment qu’iels vérifiaient le statut célibataire ou non de leur crush.

La mise à disposition d’informations alimente le stalking

L’idée d’observer la vie des autres depuis un endroit sûr et central sans être vu·e est offerte aux utilisateur·ice·s par leur adhésion à Facebook. La curiosité et la surveillance sociale sont effectivement encouragées en vertu des fonctionnalités de la plateforme (source).

Le principe de Facebook est de rester en contact avec ses ami·e·s. Nous parlons alors de curiosité quand un·e utilisateur·rice cherche des informations sur un·e autre. Mais lorsqu’il s’agit de personnes en dehors de son cercle proche, la catégorisation de stalkeur est unanime chez nos enquêté·e·s. Or, elle n’a pas la connotation péjorative que nous pourrions imaginer (espionner, traquer). L’action semble parfois décomplexée car elle est entrée dans les mœurs et pratiques de cette génération. Tant qu’il n’est pas abusif et suivi de harcèlement, le stalking in fine, relève de la curiosité dirigée vers quelqu’un d’inconnu.

« Moi je suis une grosse stalkeuse en tout cas » – Virginie

Certain·e·s peuvent y être catégoriquement opposé·e·s, c’est le cas de Maxence. Lorsque nous lui demandons s’il a stalké ses crushs, il nous répond : « Alors non! je trouve ça un peu malsain, un truc un peu de vicieux. Le fait de regarder la vie des gens. Non, j’ai jamais utilisé les réseaux sociaux pour regarder d’anciennes personnes. » 

L’espionnage sur les réseaux cherche à combler la distance existante dans le monde physique. Celui ou celle qui stalk veut contrôler cette distance en maîtrisant la quantité d’informations qu’iel a sur son crush.

Chez nos témoins, les personnes désirées venaient majoritairement des mêmes écoles voire des mêmes classes. Si la proximité géographique alimente les récits amoureux, la possibilité de rester informé·e sur la vie privée d’un crush perpétue une forme de relation imaginaire. Cependant, nous avons aussi relevé que lorsque les enquêté·e·s changeaient de ville, d’établissement scolaire ou de statut, la volonté de stalker sur les réseaux chutait drastiquement.

Ainsi, pour ces personnes, la quête d’informations est stimulée principalement par la proximité physique.

Julie ne regardait plus le compte de son crush de lycée après en être partie mais elle nous dit que “plusieurs années après, je crois que j’avais dû re-regarder son profil après le lycée, parce que je l’avais croisé dans la rue.”

Enfin, comme le soulève Robin : “Tout le monde poste les mêmes choses en général. C’est plus l’évolution physique que je regarde, mais j’ai pas vu beaucoup de gens du primaire. Je porte pas grande attention à ça.” En effet, les publications sur les réseaux sociaux sont soumises à des lois algorithmiques et des tendances. Les contenus auxquels nous avons accès et que chacun·e décide de publier, sont conditionnés par notre propre utilisation des plateformes. Ainsi, les informations renseignées tendent à se ressembler, à l’instar des identités numériques. Elles rendent la pratique du stalking peu intéressante pour une réelle connaissance de la personne, ce dont nos enquêté·e·s ont conscience.

Alors, à quel point les réseaux sociaux contribuent-ils à alimenter nos crushs ?

Si l’identité numérique est un prolongement de soi, alors les réseaux sociaux ne transforment pas drastiquement les façons de s’inventer un amour unilatéral, un crush. Ils permettent simplement de disposer de plus d’informations et ainsi de créer un monde imaginaire plus dense, de voir des photos de ses proches, de ses vacances, connaître sa date d’anniversaire, sa situation amoureuse…

Le stalking n’est pas pratiqué par tous les jeunes et ne véhicule pas la même image pour tous·tes. À travers notre enquête, nous avons pu constater une disparité des ressentis allant de l’amusement à l’inquiétude par rapport à cette pratique. Julie, Fabien, Paul, Virginie, Robin et Maxence nous permettent de déduire qu’une fois le contact visuel et géographique rompu avec l’être idéalisé, les réseaux sociaux satisfont une relative curiosité ponctuelle et non pas une continuité dans le récit imaginaire du crush.

À la suite de nos discussions, certain·e·s de nos enquêté·e·s sont allé·e·s retrouver virtuellement leur crush sur Facebook, Instagram et même LinkedIn. Et toi, tu vas la·e stalker ?

Démarche Photographique 

Une photo de classe de primaire. Je suis allé à la recherche de mes anciens camarades pour les questionner sur leurs souvenirs d’amour d’enfance. Dans ma démarche, je souhaitais créer une surprise. D’abord les faire réagir à la photographie de groupe pour ensuite les emmener délicatement sur le terrain de leurs souvenirs. Mon idée était de débusquer ce secret si bien gardé des cours de récréation et dans les salles de classe, en me concentrant sur l’effet de surprise suscité par ce re-souvenir soudain. Objet de mes photographies, l’utilisation du flou de bougé me permettant de traduire cette émotion et ce mouvement dans l’espace-temps.

L'auteur.e

Emma Kolibas
Étudiante en Master 2 Industries culturelles et créatives, parcours « plateformes numériques, création et innovation » à l’Université Paris 8, Emma Kolibas s’intéresse à la communication culturelle notamment à travers le prisme du genre. Forte d’une double licence Histoire - Histoire de l’art et Archéologie à la Sorbonne, son parcours est un entremêlement d’études sur les comportements humains, les productions artistiques, industrielles et le numérique.

Le.la photographe

Après des études en Mesures Physiques, Jean-Baptiste Salaün s'est orienté vers un master en photographie à l’ENS Louis-Lumière (Cité du cinéma). Il est attiré par le documentaire photographique en raison du travail d’enquête et du temps long qui le sous-tendent. A ses compétences en prise de vue, s’ajoute sa pratique de tireur motivée par un intérêt pour la matérialité des images. Il souhaite mettre sa maîtrise de savoir-faire et de technique au service et à l’accompagnement de photographes.

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