TikTok et la « Gen Z » : les dangers de la surexposition

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Page d’accueil, likes, partages, hashtags et messages privés : TikTok est une application qui ressemble à d’autres. Pourtant, à mesure que le nombre de ses utilisateurs “natifs numériques” (nés après 1995) explose, les risques liés à l’exposition des jeunes utilisateurs et à l’utilisation malveillante de leur image sur la plateforme chinoise paraissent affluer à un niveau conséquent. Nous avons enquêté auprès de Dimitri, 10 ans et de sa mère et interrogé Marylou Garcias, chargée de mission au sein du département distribution et nouveaux services au CSA pour comprendre comment les jeunes utilisateurs et leurs parents peuvent en prendre conscience.

© Chloé Bernard

Mais qu’est-ce qui peut bien expliquer le succès de TikTok ? Surpassant Facebook et Instagram qu’elle relègue aux 3ème et 4ème rangs, l’application, détenue par l’entreprise ByteDance spécialisée dans les développement des nouvelles technologies et basée à Pékin, devient la quatrième plus téléchargée de la planète. Très populaire notamment auprès des adolescents, elle a récemment dépassé les​ 1,5 milliards de téléchargements​ sur Apple Store et Google Play. Les contenus courts, saccadés et à fort potentiel visuel ont le vent en poupe (cf.​ Les adolescents sur TikTok, à la recherche de la couronne​.) « Saturation informationnelle » ou « sociabilité renouvelée », la question de l’identité numérique représente aujourd’hui un enjeu central sur le plan sociétal comme sur le plan technique, économique et juridique, et cette évolution coïncide avec l’émergence de nouveaux comportements qui modifient les périmètres de l’identité 1 (Merzeau, 2009).

Disponible dans plus de 175 pays, TikTok revendique plus de​ 4 millions d’utilisateurs actifs mensuels​ en juin 2019, la majorité entre 10 et 14 ans.Or, TikTok ne paraît pas constituer un espace sûr pour ses utilisateurs les plus jeunes, et les mesures prises par les acteurs du numérique pour garantir leur sécurité se révèlent encore assez légères. La question de la régulation de la plateforme soulève un enjeu plus global : avec l’avènement du numérique, la production de photos et de vidéos de soi-même par les jeunes générations est devenue, en l’espace de quelques années, une pratique presque anodine. ​ Quels sont les dangers favorisés par cette banalisation et quelles sont les mesures mises en oeuvre par la plateforme pour garantir la protection de ses jeunes utilisateurs ?

Expressions d’une identité digitale : esthétisation et surenchère

« J’y vais au moins trois fois par jour et encore plus le week-end », confie Dimitri qui y apprécie notamment les vidéos de danse et de gaming. Inscrit depuis un peu plus de 6 mois, le jeune habitant du Val-d’Oise semble ne pas avoir échappé au raz-de-marée provoqué par l’application née en 2017. Originellement appelée Musical.ly, elle a su s’imposer en un temps record auprès d’un public pré-adolescent. En France, si Snapchat reste le réseau social le plus utilisé par les moins de 13 ans (90,4%), pas moins de 45,7% 1 d’entre eux déclarent utiliser TikTok. Il faut dire que le principe paraît simple, et l’interface assez ludique : chacun y poste des vidéos d’une durée maximale de 60 secondes (contre 15 seulement à son lancement) en les agrémentant d’un message et de la bande-son de son choix. Dans l’article​ ​48 Hours in the Strange and Beautiful World of TikTok, des journalistes du ​ New York Times ​ tentent d’inventorier la multitude de séquences disponibles : «​ pranks » (farces), play-backs à caractère humoristique, tutoriels en accéléré, chorégraphies sophistiquées… Les contenus sont variés et témoignent de l’inventivité de ses utilisateurs.

En capitalisant sur le « mobtexte »2, écriture numérique métissée alliant textes, vidéos et emojis tout à la fois (Allard, 2017) et en fusionnant les caractéristiques de Vine et ses formats de vidéo courts, les innombrables filtres de Snapchat et une interface favorable au scroll ​ et au partage similaire à celle d’Instagram, TikTok semble avoir trouvé la recette idéale pour captiver ses ​ musers ​ – utilisateurs dans le jargon – en quête de reconnaissance, tandis que les “Défis de la semaine” (des challenges hebdomadaires sous forme de ​ hashtags ) exhortent les utilisateurs à poster des contenus sans relâche pour obtenir le plus de ​ likes. La plupart des vidéos prennent place à l’école ou dans des espaces domestiques (chambre à coucher, salon) et sont réalisées de manière assez rudimentaire : ici, la quantité est préférée à la qualité. Une expérience banale vécue le plus souvent dans l’espace clos des écoles est ainsi transformée créativement (Allard, 2017). Parmi les stars du réseau, la française​ Léa Elui​ , tout juste âgée de 18 ans et popularisée par ses vidéos de « bellydance » ​(danse du ventre), comptabilise près de 10 millions d’abonnés. Un rapide tour sur son compte l’atteste : ses chorégraphies sur les chansons du moment reposent souvent sur l’exposition du corps et sont reprises et partagées par ses jeunes fans. L’expérience esthétique dans le contexte particulier des pratiques physiques observées sur les réseaux sociaux implique la présence d’images du corps montré ou contemplé 3 (Eglem, 2017) : ces images agissent comme un instrument pour l’apprentissage de certains codes sociaux, dont le principe repose sur l’esthétisation de sa propre plastique.

© Chloé Bernard

TikTok apparaît comme un moyen pour les préadolescents d’acquérir la même popularité que leurs idoles. « J’ai des copains qui y passent toute la soirée, ils font des vidéos au lieu de faire les devoirs », affirme Dimitri. En effet, il est possible restreindre les vidéos publiées à son entourage, mais aussi de les ouvrir au monde entier. Plus les contenus sont ​ likés, plus l’algorithme leur permettra de remonter dans le flux d’actualité. Savoir cultiver son identité numérique relève dès lors d’une compétence, valorisée par le marché de l’attention et de la réputation (Merzeau, 2009). Mais parmi les contenus les plus plébiscités, ceux reprenant certains mouvements de danse joints à des formes de « performances corporelles » (Allard, 2017) peuvent s’avérer problématiques lorsqu’ils mettent en scène de très jeunes musers. Les jumelles originaires d’Allemagne Lisa et Lena Mantler, 17 ans et adeptes de danses rythmées ont récemment désactivé leur compte pourtant suivi par près de 37,2 millions de fans. Elles expliquaient en mai 2019 ne pas vouloir​ ​ “soutenir une application qui n’est pas safe”​ . En plus d’être l’étalage d’une course à la popularité, TikTok peut se révéler nocive à certains niveaux.

Quand la gamification masque les véritables risques

Sous des dehors ludiques, la mise en scène de soi peut s’opérer au prix d’un certain abandon de sa vie privée et de sa propre sécurité sur la plateforme. En novembre 2018, un tweet​ ​de la Police Nationale invite les parents des usagers de l’application à être vigilants vis-à-vis des « propositions sexuelles mal-intentionnées ». Cette acte de sensibilisation 2.0
met en exergue l’un des aspects les plus malveillants du réseau social, et surtout le manque de mise en garde venant de la plateforme elle-même. Ici, la performance corporelle de l’adolescent se déploie à la convergence d’une production personnelle de « théâtralisation du vrai4» censée rencontrer dans les espaces numériques des limites exprimées par les interlocuteurs (Lachance, 2016). Or, c’est précisément l’absence de ces limites qui est ambigüe quand les contenus de jeunes ​ musers ​sont contournés par le biais de moyens illégaux. Si la circulation sociale des contenus fait partie intégrante du processus de création (Allard, 2017), la plateforme, du fait de sa popularité auprès des jeunes, devrait garantir à ses jeunes utilisateurs une certaine sécurité. En effet, selon Jocelyn Lachance, la mise en scène puis en ligne de son corps ne constitue pas chez les adolescents et préadolescents une publication servant à la production d’un discours sur soi, mais se résume plutôt à l’abandon d’une image de soi au regard de l’autre. Or, « l’autre », sur TikTok, se révèle parfois être un interlocuteur malintentionné. Dans sa vidéo intitulée «​ La face cachée de TikTok​ » visionnée plus de 3 millions de fois, le Youtubeur français Le Roi des Rats interpelle sa communauté sur les dangers que recouvre la plateforme pour ses utilisateurs non avertis : en créant un faux profil annonçant être une jeune fille de 13 ans, il aurait reçu des dizaines de sollicitations d’hommes majeurs l’incitant à participer à des échanges vidéo, ou l’invitant à un rendez-vous IRL (​In Real Life). « Ça arrive, mais pas souvent » : Dimitri confirme avoir également échangé avec des inconnus de temps à autre via la fonctionnalité de messagerie.

© Chloé Bernard

« Les plateformes ne mettent pas en place des mesures de protection suffisantes : l’accès à ces contenus, ou le contournement des modalités d’inscription (comme pour la pornographie en ligne) sont encore trop aisés« 

Marylou Garcias

De même, du haut de ses 10 ans, Dimitri affirme avoir simplement « menti » pour parvenir à finaliser son inscription : il apparaît effectivement qu’il soit tout à fait possible de posséder un compte TikTok en-dessous de 13 ans, la limite d’âge imposée en principe par la plateforme. Interrogée à son tour, Georgia, sa mère avoue « regarder ça de loin » et avoir « du mal à suivre », même si elle estime avoir mis en garde le jeune garçon contre les risques liés à l’utilisation de certaines plateformes après lui avoir confié son premier téléphone portable. “Je ne suis pas contre le fait qu’il s’amuse avec ses copains sur les réseaux, mais j’ai fait activer le contrôle parental et je lui ai dit de ne pas de parler à des gens qu’il ne connaît pas.” Ce type de précautions très élémentaires et générales ne semblent pas en mesure de garantir une sûreté totale aux jeunes utilisateurs de TikTok. De fait, “l’accès aux contenus pirates sur l’ensemble des plateformes numériques est moins régulé que dans les médias traditionnels. L’accès à ces contenus, ou le contournement des modalités d’inscription sont aisés, tout comme pour la pornographie en ligne”, déclare M. Garcias.

En France, une association agit cependant pour plus de sécurité pour les jeunes utilisateurs et leurs usages du web. Partenaire du dispositif européen Safer Internet, e-Enfance est une association française de lutte contre les cyber-violences proposant des formations sur les usages responsables du web et des plateformes numériques à ses jeunes utilisateurs ainsi qu’à leurs parents et professeurs. En relation avec les responsables de la plateforme chinoise, e-Enfance peut notamment demander la suppression rapide de messages illégaux (haineux, pédopornographiques, cyber-harcèlement…) qui y sont diffusés.

Une responsabilité collective vis-à-vis des dangers

Accusé d’avoir exploité les données personnelles de nombreux utilisateurs dont certains mineurs, ByteDance, le propriétaire de la plateforme en ligne a reversé selon un communiqué​ la somme de 5,7 millions de dollars en février dernier à la Federal Trade Commission (FTC), agence américaine chargée du contrôle et de l’application du droit de la consommation. En effet, n’ayant pas respecté l’obligation légale de demande d’autorisation parentale pour récupérer lesdites données, l’entreprise, soucieuse d’éviter un procès pouvant lui coûter bien plus cher en terme d’image, a préféré payer une amende à l’amiable. Une​ ​ enquête​ du média américain Vice révélait déjà en 2018 la présence de nombreux comptes relayant des contenus néonazis incitant à la haine et dénonçait de sérieux problèmes de modération. La plateforme annonçait alors l’augmentation du nombre de ses modérateurs (de 6 000 à 10 000). Quelques mois plus tard, le gouvernement indonésien avait décidé de​ ​ bloquer l’application​ pour une durée temporaire pour cause de « pornographie et contenu inapproprié ». Tandis que l’Inde se plaçait comme​ le premier pays utilisateur​ du service, Ministère des Technologies du pays annonçait avoir demandé son retrait de leur App Store et Google Play Store dans le but d’endiguer son téléchargement. La raison ? La plateforme serait accusée d’​ encourager la diffusion de contenus illégaux​ , notamment à caractère pornographique et pédopornographique.

© Chloé Bernard

« Effectivement sur la plupart des réseaux sociaux la prise de contact est extrêmement courante et banalisée, c’est originellement leur fonction première. Mais dans le cas où un éventuel prédateur cherche à contacter un utilisateur mineur sous couvert d’anonymat ou sous une fausse identité plus jeune par exemple, la situation peut se révéler très problématique et potentiellement dangereuse pour le jeune utilisateur, parce qu’il peut être influençable », souligne Marylou Garcias, Malheureusement, encore aujourd’hui la question du droit n’est envisagée que sous l’angle de l’adaptation des règles anciennes à de nouveaux objets (Merzeau, 2009) et les mesures de régulation et leur amélioration restent assez floues dans le cas de l’application chinoise. La nouvelle Autorité de Régulation de la Communication Audiovisuelle et Numérique (ARCOM), fusion du CSA et de la Hadopi, devrait pouvoir réguler les plateformes de partage de vidéo et de médias sociaux dans le cadre de la future loi relative aux services de médias audiovisuels.Elle prévoit que les plateformes destinées aux utilisateurs français pourraient être contrôlées, et envisage une co-régulation entre l’autorité et la plateforme.

Laissée à l’initiative privée, la standardisation des outils s’opère donc hors des préoccupations relatives aux libertés fondamentales et au bien commun (Merzeau, 2009) : si TikTok est actuellement le seul service numérique aussi populaire en Orient qu’en Occident, les polémiques qui entourent ByteDance, son propriétaire, sont multiples et pourraient révéler au sein de du groupe une volonté d’opacité quant à son mode de fonctionnement et les limites qu’elle s’autorise à franchir dans cette guerre froide numérique. La responsabilité de la protection, partagée entre grands acteurs du numériques, pouvoirs et organismes publics mais aussi dans le cadre privé (parents, figures d’autorité), pourrait ainsi mener à de meilleurs comportements pour des usages du numérique plus ​safe ​pour les plus jeunes utilisateurs.

Texte de Charlyne Garcias, images de Chloé Bernard.

  1. Merzeau Louise, « Présence numérique : les médiations de l’identité », Les Enjeux de l’information et de la communication, 2009, vol. 1, p. 79-91, https://www.cairn.info/revue-les-enjeux-de-l-information-et-de-la-communication-2009-1-page-79.htm
  2. Allard, Laurence, « Partages créatifs : stylisation de soi et appsperimentation artistique », Communication & langages, vol. 194, 2017, pp. 29-39, https://www.cairn.info/revue-communication-et-langages1-2017-4-page-29.htm
  3. Eglem, Elisabeth, « Représentations du corps et réseaux sociaux : réflexion sur l’expérience esthétique contemporaine », Sociétés, 2017, n° 138, p. 99-110, https://www.cairn.info/revue-societes-2017-4-page-99.htm
  4. Lachance Jocelyn, « Le corps en images des adolescents hypermodernes », Corps, 2016, n° 14, p. 41-47, https://www.cairn.info/revue-corps-2016-1-page-41.htm

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