Tel est l’objectif des photographes

En quelques années, Instagram est devenu un acteur important de diffusion des photographies. Ces algorithmes décident du classement des photos, conditionnent leur format, les censurent, les contrôlent. Instagram semble devenu un lieu incontournable pour la visibilité des photographes et le développement de leur carrière. En même temps, il impose un cadre qui peut limiter l’expression des artistes.

“Aujourd’hui, les photographes doivent faire d’Instagram un allié pour booster leur activité !” dit Jehanne Moll, photographe, spécialisée dans le mariage et les portraits d’entrepreneurs depuis plus de dix ans.  Un des grands enjeux de la photographie est celui de sa diffusion. Aujourd’hui, grâce à Internet et aux réseaux sociaux, la photographie se donne à voir sur une grande échelle. Cela conduit à l’accélération des modes de production de l’art, un secteur de plus en plus compétitif. Les délais de création ont été raccourcis et la phase de diffusion a été optimisée au maximum par des plateformes numériques telles que Instagram.

C’est alors une course au like qui s’instaure, une espèce de jauge de “la meilleure publication”. Dès lors, les photographes doivent gérer leur compte pour des raisons professionnelles sans perdre leur vision artistique.

Nous avons cherché à comprendre et expliquer la relation ambivalente des photographes professionnels à la plateforme de diffusion Instagram. Pour cela, nous avons analysé les profils des photographes présents sur Instagram, nous avons réalisé deux entretiens : le premier avec Agathe Cancellieri, la directrice de la Galerie Rouge et le second avec Sergey Néamoscou, photographe contemporain qui réunit plus de 66 000 milles d’abonnés sur Instagram.  

Dans un monde où les images sont surnuméraires, Instagram devient une plateforme cruciale pour les photographes professionnels pour se faire remarquer du grand public et repérer par des experts professionnels. Dans leur article “Accélération et vitesse : de la célérité dans les arts, Violaine François, Violaine Sauty et Adrien Valgalier considèrent que : 

«La réussite promotionnelle d’un artiste se mesure à la capacité de ses agents ou d’une galerie à saturer l’espace médiatique et à inonder sur un temps concentré les lieux importants de diffusion de l’art. »  

Dans cette optique, Instagram est un des médiums artistiques les plus utilisés et démocratiques : la plateforme est aujourd’hui à la portée de tous.  

Instagram est une plateforme de partage de photographies dont l’algorithme puissant promet de mettre en avant des publications profilées pour chaque utilisateur. Née en 2012, elle ne cesse d’évoluer et de se perfectionner pour accroître le temps passé sur ses espaces. 

Instagram, un passage obligatoire pour les photographes

Les artistes et photographes plasticiens s’approprient une partie de l’espace proposée par Instagram. Pour les photographes comme pour les autres utilisateurs, Instagram est un outil d’approbation sociale. Instagram est devenu un outil de visibilisation des photographies auprès d’un large public. Il constitue une porte d’entrée accessible vers le travail des photographes.  “C’est vrai que les sites Web des photographes, on ne les regarde plus tellement, enfin il faut vraiment  qu’on ait envie d’approfondir. J’ai vraiment l’impression, que même moi, je vais plutôt regarder Instagram directement au lieu  de taper sur Google le nom d’un photographe…” résume la directrice de la Galerie Rouge, Agathe Cancellieri. 

La plateforme attire des photographes de plus en plus nombreux qui font de leur compte un portfolio. Ils espèrent capter assez de monde pour se hisser parmi les comptes connus sur la toile et se faire repérer, pour ensuite exposer leur travail dans des galeries, des expositions, etc.. 

Anaïs Viand, rédactrice en chef web de Fisheye Magazine, a souligné dans une conférence à l’Ecole Louis-Lumière l’importance de la veille sur Instagram pour repérer de nouveaux talents. La rédactrice explique qu’en tant que photographe, il est important que le profil soit travaillé de sorte que la vision artistique de celui-ci soit évidente dès que l’on tombe sur un profil.

Néanmoins, les avis sont partagés. Pour la galériste Agathe Cancellieri, Instagram n’est pas un critère essentiel dans les choix qu’elle opère : 

“J’utilise Instagram pour voir le travail des photographes. Pourtant, ce sont les publications ou les livres de photos, ou bien les tirages, qui vont compter pour le choix d’un photographe pour moi.”

L’algorithme d’Instagram joue en faveur des photographes, dans le sens où le style d’un travail photographique va attirer des personnes qui vont certainement l’apprécier : cela permet d’augmenter le nombre de followers. Plus celui-ci augmente, plus les photographies seront diffusées. Plus elles sont diffusées, plus elles ont de chance d’être vues par des personnes susceptibles de les diffuser au-delà de la plateforme. 

Mais le photographe doit auparavant se soumettre à certaines contraintes pour bénéficier de cette visibilité ce qui va influencer sa manière de travailler. Sergey Néamoscou l’explique : “Surtout que maintenant y a des algorithmes, on étudie quel post marche le mieux, on essaye de refaire à peu près quelque chose dans le même genre, donc ça nous renferme dans la création, ça, c’est pas bien.”

Media déformant 

Pour être visible il y a un prix à payer. Instagram est une plateforme où tous les utilisateurs sont au départ logés à la même enseigne. Elle impose les mêmes conditions d’utilisation : la taille des photos, le nombre de caractères ou les filtres. 

En ce qui concerne la forme, Instagram impose un cadre d’uniformité  des profils dans leur mise en page. Des lignes de trois photos, qui, lorsqu’elles sont visionnées ensemble, donnent l’apparence d’un bloc d’images, qui peuvent être vues dans leur ensemble ou une par une, toutes de la même taille. C’est le format carré du feed, qui est imposé, souvent au détriment des choix réalisés par les auteurs des images. Celles-ci sont rééchantillonnées (l’image est mise à la taille requise par l’application pour être diffusée facilement sur internet) ce qui, par exemple, nuit aux dégradés et aux aplats de couleurs. En règle générale, les utilisateurs n’ont que peu de liberté dans le choix des formats de leurs photographies.

Instagram impose également des contraintes sur le contenu. Il interdit de publier des photos représentant des violences, de nudité totale ou partielle, discriminatoires, transgressives, un contenu illicite, trompeur ou frauduleux ou sexuellement explicite. 

Sergey Néamoscou le conteste : «Je fais partie des gens LGBTI, donc pourquoi on devrait censurer certaines choses? Pourquoi on doit censurer les tétons d’une femme par exemple ? Pourquoi on devrait censurer la nudité alors qu’en France la nudité est très bien infusée dans la société, elle est partout (dans la rue, à la télé) il y a très peu de restrictions. Pour moi c’est une question d’éducation, d’une grande émancipation, d’une grande maturité.» 

De plus, la censure y est de plus en plus dénoncée, alors même que bon nombre de travaux photographiques et artistiques sont consacrés au nu. Dans leur article « La censure de nos photos est injuste » : les photographes face aux règles d’Instagram sur la nudité”, nos camarades de l’an dernier – Issa Keita, Julie Toupance et Nicolas Szwanka, ont proposé une réflexion autour du contrôle sur la libre expression et  de la libre diffusion de contenus sur Instagram. 

Si Instagram est devenu un média incontournable pour rendre plus visible les créations professionnelles des photographes. Il bride excessivement la liberté d’expression des artistes.

Mirage de la célébrité

Les photographes subissent aussi la dictature des like. Le nombre de likes peut conditionner la façon dont les photographes gèrent leurs profils Instagram «Évidemment ça conditionne, on tire vite des conclusions alors que parfois le succès est vraiment aléatoire.», dit Sergey Néamoscou. 

Bien souvent en effet, le succès n’est pas dû à l’image publiée. Il s’agit peut-être du moment, du profil, des couleurs, de l’heure, entre autres, mais lorsque vous publiez et recevez une réponse positive – qui se traduit par des likes et des commentaires – la réaction sera de répéter la formule encore et encore, en se laissant influencer par l’algorithme. 

C’est une injonction forte qui peut amener un photographe à penser ses publications en fonction des like du public. Sergey Néamoscou explique que «C’est quelque chose qui te plaît au début, tu deviens accro puis tu commences à souffrir parce que tu vois aussi le côté négatif et tu te dis que c’est pas bon. Aujourd’hui je n’ai rien fait, mais, si je regarde le temps d’écran 6h45 ! Ça veut dire que tu es tombé dans le piège, c’est le résultat qu’ils veulent et ça tue la création, ça tue le lien social, ça te rend complètement comme un légume qui finit par ne rien faire : je connais ça, ça m’est arrivé ! »

On parle de photographies “instagrammables”, dont le style est forcément rattaché au réseau social et difficilement exportable dans les autres moyens de diffusion de la photographie que sont les magazines, les galeries et les expositions. Cela peut s’avérer être un piège pour qui s’en sert à outrance quand on sait que la plupart des utilisateurs d’Instagram n’ont pas de connaissances approfondies de la photographie. 

Aujourd’hui, Serge prend du recul face à cette injonction pour primer sa vision artistique:  «Je pense que dans la création, il est important d’être fidèle à soi-même et lorsque nous commençons à être conditionnés par ce que nous voulons de nous-mêmes, par ce qui se passe, nous tombons dans le piège et je pense que nous perdons beaucoup et nous ressemblons à tout le monde

Pour conclure…

Sur quoi s’appuie donc le succès d’un artiste photographe d’aujourd’hui ? Est-ce que Instagram contribue significativement au succès d’un photographe ? “C’est une combinaison des deux parce qu’on peut pas dire que c’est seulement grâce à Instagram, dit le photographe Sergey Néamoscou.  S’il n’y a pas de talent, ça ne va pas marcher.”

L'auteur.e

Vanessa Arias, Katia Zhdanova

Le.la photographe

Kankou Sambakessi

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