Les enquêtes 2019-2020 : émotions, expression de soi, métamorphoses démocratiques.

Ces enquêtes ont choisi d’investiguer les usages sociaux du numérique par l’image, en plaçant un focus sur trois thèmes qui lient les expressions individuelles et l’organisation de collectifs : les émotions, l’expression de soi et la mise en scène des corps, et les métamorphoses démocratiques. Que font les plateformes numériques de ces trois dimensions de la vie sociale ? Ces enquêtes reposent sur des entretiens et sur une mise en image dont la dimension interprétative participe de la démarche heuristique.

Nous remercions chaleureusement Pascale Colisson pour l’acompagnement du travail de l’écriture, Nadège Abadie et Stéphanie Solinas pour l’accompagnement des photographes, Yohann Cordelle pour son soutien à l’évolution du site internet qui nous ont aidé à mener à bien ce projet.

Les émotions traquées sur les plateformes numériques

Les dispositifs par lesquels les plateformes numériques traquent les émotions des utilisateurs sont de plus en plus divers : like, émojis, filtres photographiques, reconnaissance faciale. Le fonctionnement du profilage psychologique auquel donne lieu ce recueil reste néanmoins assez caché. Ce qui est également peu connu c’est l’ampleur du travail émotionnel (Hochschild, 1983) que les usagers doivent mettre en œuvre pour contenir leurs émotions, retenir le « travail du clic » (Casilli, 2019), ou faire face aux déceptions ou déchainements auxquels les interactions numériques peuvent donner lieu. Elda Ahmeti et Charlotte Hayet ont enquêté auprès de joueurs de jeu vidéo et découvert la diversité et l’intensité des pratiques émotionnelles, selon leur niveau d’engagement dans le jeu, entre joueur professionnel et joueur occasionnel, et leur capacité de distanciation.  

Juliette Le Gloan et Eve Devulder se sont entretenues avec des étudiant.e.s pour recueillir leur ressenti quant à l’impact de l’utilisation des filtres de Snapchat sur la représentation de soi. Elles ont mis en évidence l’imposition subreptice de modèles corporels très normatifs, féminisant, amincissant et blanchissant, une forme de violence symbolique pour les adolescent.es qui n’y correspondent pas. Adelie Tirel et Juliette Guilloux se sont tournées vers les designers qui refusent ce design de l’attention qui cherche par de « dark patterns » à capter à tout pris le temps de cerveau disponible. Elles ont enquêté auprès de designers qui font le choix inverse, celui de la transparence et de la loyauté envers les utilisateurs, promouvant un « web éthique ».

Lamia Mouazer et Auriane Alix ont enquêté sur les conséquences des évaluations étoilées que déposent les usagers des cafés ou d’hôtels, sur l’aménagement de ces espaces ouverts au public. Là, ce sont les consommateurs qui semblent tenir les rênes : selon les étoiles attribuées, les gérants se voient contraints de transformer leurs espaces pour répondre aux demandes émotionnelles de leurs hôtes, sous peine de payer cher leur inattention. Le consommateur-évaluateur zélé détient un pouvoir de sanction, qui va bien au-delà du petit café commandé.

L’expression de soi et la mise en scène des corps entre libertés et directives

Les plateformes numériques offrent à tout internaute des capacités multiples de se faire connaitre et reconnaître sur des espaces publics, semi-publics, ou privés. Les conséquences sont diverses, et c’est dans la compréhension de la diversité des expériences que ces enquêtes peuvent enrichir notre compréhension du lien social numérique. TikTok cherche  attirer les plus jeunes par une interface particulièrement accessible et ludique, permettant de valoriser des petites chorégraphies, des karaokés. Les collégien.nes sont capables de passer beaucoup de temps pour « réussir un tiktok parfait », en espérant avoir « la couronne », comme Hadjer Reggam et Nicolas Fatous le rapportent. La plateforme organise ainsi une « compétition des égos » (Sennett 2016) qui peut les tracasser, sans pour autant les informer des moyens d’arriver en haut de l’affiche du fil de recommandation. Pire, certains redoutent que la plateforme qui incite les plus jeunes à mimer les stars musicales adultes ne représente un risque de mise en contact avec des personnes malveillantes, comme le soulignent Chalyne Garcias et Chloé Bernard, sans que la perception des risques soit évidente pour les préadolescents qui s’y inscrivent. C’est pourtant la censure politique et la politique de données personnelles de cette plateforme chinoise qui préoccupent aujourd’hui le plus les pouvoirs publics occidentaux.

S’exprimer, publier des photos sur les plateformes numériques peut déclencher des torrents de haine. Mais le témoignage recueilli par Valeriia Stoliarenkova et Jérôme Cortie montre le bon revers de la médaille. Instagram peut s’avérer une bulle protectrice pour les jeunes LGBT, en allant sur certains comptes qui pratiquent une modération stricte, et veillent à préserver une atmosphère bienveillante dans les échanges. C’est le versant positif de la bulle informationnelle qui structure les interactions sur les plateformes numériques.  

La numérisation transforme-t-elle radicalement les photos de famille ? Rien n’est moins sûr, comme l’ont découvert Margot Fuchs et Anna Verstraete. Certes l’esthétique, les modes de diffusion, les attitudes corporelles ont connu des changements générationnels, mais pas le rapport affectif aux photos de famille, ni le désir d’éterniser des moments heureux ensemble pour faire famille.

L’expression de soi sur les réseaux socionumériques passe par la publication d’images, et souvent d’images de soi, selfies, notamment. A travers la mise en scène des corps, deux types d’expressions très différentes circulent. Le corps, esthétisé et marchandisé, peut se révéler une aubaine pour les femmes dont les mensurations de mannequin correspondent aux canons de la beauté standard. Elles peuvent prêter leur corps aux marques qui y voient des formes publicitaires discrètes et persuasives. Les influenceuses mode et beauté, qu’Ilhem Fettous et Jules Nguyen ont rencontrées, doivent cependant se plier à des directives qui encadrent leur créativité, jusque dans les poses employées. Mais le corps des femmes peut aussi se faire porteur d’autres discours, discours féministes, body positivism, loin des canons imposés. Laurène Jaeger et Aurentin Girard se sont intéressés à ces alternatives, et aux censures qui s’imposent néanmoins aux instagrammeuses féministes.

Les métamorphoses de la démocratie

Nous avons déjà vu que plusieurs enquêtes abordent des questions politiques en pointant des espaces de liberté d’expression mais aussi des censures exercées par les plateformes numériques. Les contraintes imposées aux expressions individuelles sur ces espaces publics caractérisent les métamorphoses de la démocratie. Mais les plateformes leur offrent aussi des horizons de mobilisation qui bouleversent les pratiques politiques. Nadhem Hanin et Maxime Dufour se sont entretenus avec des militants qui peuvent témoigner de l’évolution des pratiques numériques qui impactent autant les formes de la mobilisation en ligne que celles des manifestations de rue, y compris lors des dernières manifestations contre la loi sur la retraite. Luisa Fernanda Betancurt Rios et Pierre Musellec envisagent la blockchain comme un outil de transformation démocratique, quasi révolutionnaire, permettant de contourner les intermédiaires traditionnels, pour construire des échanges décentralisés, concernant aussi bien des interactions quotidiennes que financières. Zoé Schmitt et Martin Varret se sont immergé dans l’expérience Museomix, une forme de démocratie culturelle qui donne aux visiteurs d’un musée les clés de sa réorganisation pendant trois jours, grâce à des équipements numériques.

L’image photographique, quant à elle, est à la fois témoignage, portrait, trace des phénomènes sociaux et numériques ; elle est aussi un médium utilisé pour sa puissance interprétative, comme métaphore, déplacement, expression subjective. Éloge d’une réalité créée ex-nihilo et des techniques de post-production, références amoindries ou profondément revisitées à un photojournalisme séculaire, comment ces points de vue, situés entre imaginaires et suggestions conceptuelles, rendent-ils compte d’un terrain social ? Au-delà,  quels sont les enjeux de cette e-représentation qui caractérise ce début du XXIe siècle ?