Politique du poil

Dans notre société actuelle, les poils sont des caractéristiques physique qui peuvent permettre de différencier l’homme de la femme. Cependant, derrière le fait de garder ou de retirer les poils, il y a une dimension correspondant à des normes attendues. Des normes, qui peuvent être très contraignantes, stigmatisantes notamment pour les femmes et qui jusqu’à maintenant, n’étaient pas forcément réinterrogées.

Alors qu’aujourd’hui nous voyons effectivement de personnes adhérer à ces normes de genres afin d’affirmer une appartenance à un genre ou à un autre. On constate que d’autres personnes s’affranchissent de ces questions, considérant que leur émancipation face aux poils, ne passe pas forcément par le regard des autres. Dans quelle mesure les réseaux sociaux et Instagram en particulier -réseau social de l’image-, renforcent ces normes ou permettent-ils d’en sortir ?

Symbolique des poils à l’ère des réseaux sociaux 

Les poils présent sur les corps des femmes ont une connotation très péjorative dans l’imaginaire collectif. Synonyme d’un manque d’hygiène, disgracieux, pendant des années, il a été la cible d’un dégoût général. 

Dans ce contexte de post-confinements, d’affirmation de mouvements féministes et de déconstruction de la virilité, la distinction des genres est au centre d’enjeux sociétaux majeurs. Les injonctions liées au corps se transforment. La façon de considérer le poil évolue peu à peu. Les réseaux sociaux comme Instagram, permettent alors de donner une visibilité à des pilosités aussi diverses que variées. 

Pour montrer qu’on peut se conformer aux normes sur la pilosité ou en s’en affranchir, tout en acceptant son corps, nous avons mené des entretiens. Nous avons rencontré Julie, qui au fil de sa transition de genre, va consciemment façonner son corps à l’image de ceux des femmes cisgenre. Ainsi, pour elle c’est une façon de se réapproprier son corps, notamment face au regard de l’autre. Martha quant à elle se réapproprie son corps en réaffirmant la visibilité de ses poils sur les réseaux sociaux.

Marqueur du passage à l’âge adulte, le poil est porteur d’une large symbolique en fonction de la culture et la religion mais surtout du genre. On peut penser que cela a toujours été le cas, mais l’histoire nous montre que ces normes de genre ont été bousculées il y a plusieurs siècles. “Dans l’Égypte antique, l’épilation concerne autant les hommes que les femmes et relève d’un rituel de pureté. Dans l’Empire gréco-romain aussi, l’épilation des corps est un rituel hygiénique mixte. Jules César, par exemple, avait pour habitude de s’épiler. Mais cette approche du poil non genrée ne va pas durer.”  (Barbara Marty, À l’origine de l’épilation comme injonction féminine, podcast France culture ).

Julie, une jeune femme trans nous explique que Instagram l’a aidée à affirmer son identité. 

« Moi, ma biologie de naissance est masculine et du coup le schéma selon lequel mes poils poussent est masculin.      J’essaye de calquer avec mon rasoir et mes choix de zones pour l’épilation laser… Et le fait que en regardant autour de moi et en regardant à quoi pouvez ressembler une femme et à quel point c’était pluriel, ça m’a fait beaucoup de bien, notamment par Instagram, via des forums lesbiens… ” (Julie)

Poil et acceptation de soi sur Instagram

L’image du corps est l’idée que chacun·e se fait de son corps. En perpétuel remaniement, elle est liée à notre histoire personnelle (affective, psychologique, physiologique etc….) mais aussi à notre relation aux autres. Cette image permet d’augmenter ou rabaisser notre estime de soi. Qu’il s’agisse d’accéder à un sentiment d’appartenance en s’ajustant aux exigences du miroir social, ou qu’il s’agisse d’atteindre un objectif particulier pour s’autoriser une fierté personnelle, pour disposer d’une bonne estime de soi, il faudrait donc se conformer à des principes extérieurs à soi. Selon Anne Sanglade, psychologue spécialisé dans la représentation de soi, “L’image du corps peut également être assimilée à la représentation de soi. Elle peut s’éprouver solide ou détruite, désirée ou rejetée, elle est liée à l’épreuve du narcissisme et à la vie relationnelle.” Le développement des réseaux sociaux comme Instagram a intensifié nos relations sociales. Cela a permit de développer notre capacité à se montrer aux autres, mais aussi à voir ce que les autres on a nous montrer. 

Instagram est ainsi conçu de manière à activer un besoin fondamental : la validation sociale. On cherche continuellement à s’autoévaluer par le regard d’autrui. Le regard d’autrui peut permettre de se situer dans un groupe et ainsi de valider son estime de soi. Laurent Jégou, maître de conférences à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, qualifie ce groupe de “communauté émotionnelle”. 

Si Julie, en tant que femme trans, tend vers une image de super féminité quelle s’est construite à travers l’absence de certains poils, d’autres femmes choisissent une démarche complètement différente, qui vise plutôt à s’affranchir de ce qu’elles considèrent comme une injonction de norme, contraignante voire violente.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce n’est pas par pur blocage personnel que je n’arrive pas à sortir avec mes poils, c’est vraiment le regard de l’autre.”  

 

 

 

Poil ou pas poil : attentes,  injonctions et empowerment

La démarche visant à s’émanciper des normes attendues, c’est celle qu’a choisie Martha. Longtemps complexée par une pilosité assez dense, cette jeune femme de 25 ans n’imaginait pas un jour pouvoir se trouver belle avec ses poils,“ou juste normal”. 

Puis elle comprend que son regard personnel est influencé par les normes sociétales. 

Il y a 4 ans, elle décide alors de se libérer des attentes sociales et de laisser pousser ses poils. Les posts d’autres femmes affichant leur pilosité sur Instagram, l’ont particulièrement aidé dans sa démarche.

Au-delà de cette démarche personnelle qui est d’assumer ses poils, elle a également ressenti le besoin de le partager sur Instagram.  Après un premier post d’un selfi avec ses poils d’aisselles sur Instagram, elle se retrouve déconcerté par les réactions positives.j’ai réalisé à quel point c’était un acte de bravoure.”

Martha nous confie qu’elle voit les poils sorte de taches de couleurs sur le corps, “je trouve ça drôle que l’empowerment peut se jouer sur ça… C’est fou de se dire que le moindre truc peut te faire sentir super puissante, parce que justement ça montre à quel point on est capable de te rabaisser sur ça en fait.” S’affranchir des injonctions peut dans certains cas aider à affirmer son identité et s’accepter. 

En commençant à arrêter de m’épiler  je me suis sentie connectée à toutes les autres filles qui ne le faisaient pas et c’est vrai que ça m’aide dans mes petits moments de faiblesse, Ca m’a fait du bien de voir ça, que cette pilosité existe” 

Le poil comme marqueur d’identité 

Les réseaux sociaux participent de la construction identitaire. C’est ce qu’a montré Dominique Cardon, selon lui “le numérique est venu encourager l’idée que nous avons des facettes multiples. Il est le support d’une intensification incroyable de ces facettes, et contribue de façon importante à pousser l’individualisme contemporain.”

“En tant que femme trans en avançant dans ma transition j’ai adopté et je me suis construite une  légitimité en tant que femme via mon apparence.”

Julie nous explique que “finalement avec ce rasoir j’essaye de créer un corps qui est moi, comme une manière de contrôler et d’effectivement de rentrer dans une représentation de stéréotypes féminins. Et c’est quelque chose que je vais retrouver dans mon euphorie de genre quand je vais être imberbe au niveau des jambes, de mon visage et de ma poitrine. C’est quelque chose qui va rentrer dans les attentes de la société et qui va m’apporter de la joie. Un mélange entre l’incongruité de mon genre qui m’est personnelle et les attentes sociétales.” 

Le Body Positif, qui met en avant une attitude plus bienveillante envers son corps, a fait évoluer certaines pratiques. Ce mouvement prône une valorisation des imperfections qui était jadis systématiquement gommée des images, comme les poils mais aussi les vergetures, les bourrelets, ou la cellulite. 

Sur Instagram, des milliers de profils très diversifiés, tels que @douzefévrier @gaëlleprudencio  ou @mypalskinblog, offrent la possibilité de voir tous les types de corps. Ces nombreux comptes body positif permettent peu à peu une prise de conscience collective sur les injonctions que subissent les femmes. Ce mouvement qui implique un rejet des diktats de beauté, favorise la reconnaissance des singularités propres à chaque utilisateur·rice. permet ainsi une forme de digitalisation de soi (Kretz, 2010). 

 

Perso 1

Le poil comme outil militant

Au-delà de la binarité des genres : femme/homme, le poil devient aussi un outil militant, un symbole ajouté qui permet de façonner une partie de son identité. Revendicatif et politique mais aussi subversif, le poil est un attribut qui peut être créateur d’une identité propre de chaque corps. Gral (@g_r_a_l) est un·e artiste non-binaire qui performe son identité par son expression de genre de manière subversive aux injonctions sociales binaires (corps glabre féminin, corps poilu masculin). Elle apparaît alors avec ses poils à l’aisselle et à la jambe gauche tandis que son aisselle droite et sa jambe droite sont imberbes, rasées. Cette dualité lui permet alors de jouer avec ces codes et ces injonctions en se les réappropriant afin de créer sa propre identité non-binaire. S’il est vrai que Instagram peut permettre d’affirmer des singularités, la plateforme diffuse aussi largement des normes de beautés.

 

Les poils et la censure des d’algorithmes 

Dans les clauses d’Instagram rien n’est spécifié au sujet des poils. Pourtant de nombreuses photos publiées par des femmes, avec quelques poils pubiens sont systématiquement supprimées sur la plateforme de l’image. On se rappelle encore de la polémique qui entoure la censure d’une photo publiée par le magazine australien Sticks and Stones. Elle représente deux mannequins “en maillot très échancré et décolleté. Pourtant, point de téton qui pointe. Mais des poils, beaucoup de poils… “ comme l’annonce la revue la Libre. La problématique n’est pas qu’Instagram censure la nudité, car dans ses clauses, Instagram met en garde contre la “nudité et les photos sexuelles suggestives”. La problématique, c’est qu’Instagram ne censure que certaines formes de nudité : féminines et dérangeantes. Elle supprime les formes de nudité qui ne font pas l’apologie des normes de beauté actuelles : peau parfaite sans vergetures, ni cellulites, mais surtout absence totale de poils. Cette discrimination technologique est le résultat de biais algorithmique. 

Comme le soulève justement Aurélie Jean, dans son livre (De l’autre côté de la Machine – Voyage d’une scientifique au pays des algorithmes 2019), « le défi avec l’intelligence artificielle, c’est que l’éthique qu’on lui applique doit être universelle.” Or les algorithmes restent majoritairement pensés par des hommes blancs, “ce n’est pas une volonté réelle du concepteur de l’algorithme de tromper son public”, mais le manque de diversité des concepteurs a pour conséquence l’exclusion de pans entiers de la population. 

Quand on publie des photos avec ses poils sur Instagram, on voit qu’il a des zones autorisées et des zones invisibilisées. Les aisselles sont autorisées. S’il est vrai qu’on assiste à des progrès dans ce sens, la pilosité pubienne reste encore très tabou dans notre société. Martha, a d’ailleurs toujours du mal aujourd’hui avec les poils sur les jambes et les mollets.

“Le  poil  a une sorte de force maléfique qui peut tout annuler. Alors que tu pourrais correspondre à tous les critères du male gaze, tu es poilue alors en fait, non » (Martha)

Rapport entre réseaux sociaux et réalité physique 

“Je suis plus à l’aise dans le monde virtuel que dans ma réalité quand même. J’ai l’impression que c’est une forme de mise à distance mais surtout de contrôle en fait.” Même si elle avoue qu’elle ne peut pas tout contrôler sur la plateforme, elle avoue que la publication sur Instagram lui permet d’avoir une certaine maîtrise de son image, davantage que dans la réalité physique.

Même s’il est vrai que sur les réseaux sociaux, on voit de plus en plus de poils sur des corps perçus comme féminins et une diversité des pilosités, dans la réalité physique le constat reste mitigé. 

Martha nous confie qu’au début de sa démarche, la pression sociale était tellement forte qu’elle ressentait le besoin de s’épiler pour éviter un surplus de charge mentale, comme dans cette expérience d’ un été. “C’est une sorte de recours de dernière minute parce que je me suis dit : je vais trop me prendre la tête, je vais me préoccuper sans cesse de mes poils alors que du coup, en m’épilant, c’est horrible, mais en fait je redeviens un peu neutre. C’est comme si tu revenais à une sorte d’état naturel mais qui n’est clairement pas naturel.  Qui a été mis comme une sorte de base.” 

Finalement, la pilosité sur les corps dits féminins est souvent catégorisée, associée à une démarche féministe, politique et revendicative. Sur les réseaux sociaux comme Instagram, on voit de nombreuses réactions positives, commentaires, partage..         S’il est vrai que dans la réalité sociale, les discours peuvent être moins positifs, il est certain que la multiplication d’images représentant une diversité des pilosités aide à déconstruire  peu à peu le diktat du corps féminin glabre. 

Ainsi, les poils des femmes sont de plus en plus associés à un moyen de réappropriation du corps, d’émancipation et d’empowerment et cela fait du bien.

 

Approche photographique    

Les images au sein de cet article sont non sans rappeler les peintures rupestres. Le but était de créer des représentations de silhouettes poilues, ou non, qui se détourneraient de tous corps genrés ou normés afin de remettre le poil dans un contexte social neutre où ces injonctions ne figureraient pas ; plus.

L'auteur.e

Olivia Thiers
Olivia Thiers est une étudiante en communication à l'université de Paris 8. La principale thématique abordée dans ses travaux est liée au culte du corps, et notamment le rapport au corps que favorisent les réseaux sociaux. Elle s’intéresse tout particulièrement à la discrimination et l'invisibilisation de certains corps sur Instagram au travers des algorithmes.

Le.la photographe

Pauline Montagne
Pauline Montagne, photographe et étudiant·e en master photographie à l’ENS Louis-Lumière, mène ses projets d’un point de vue qui se veut être engagé, plastique, sensible et poétique, porté par une démarche female gaze. Les principales thématiques photographiques de ses sujets et recherches se centralisent principalement autour des sexualités, du genre, des rapports aux corps et des nombreux enjeux sociaux et sociétaux favorisant la défense des luttes dites minoritaires.

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