Partager sa passion sur YouTube : quand l’authenticité prime sur la visibilité

Gagner en visibilité sur YouTube nécessite l’adaptation de son contenu à certains standards, afin de plaire au plus grand nombre. Pour Adeline et Johnny, deux youtubeurs fans de mangas, il est inenvisageable de sacrifier l’authenticité de leur propos pour augmenter leur notoriété. Ils préfèrent garder une audience réduite et rester fidèles à leurs idéaux. Ce choix assumé montre la valeur qu’ils attachent à leur passion et au travail qu’ils réalisent sur la plateforme.

Avoir une passion est assez commun mais créer une chaîne YouTube pour en parler l’est beaucoup moins. En acceptant de partager leurs expériences lors d’entretiens, Adeline et Johnny nous ont permis de mieux comprendre la nature du travail effectué par les passionnés sur YouTube. Le choix de cette plateforme ne relève pas du hasard. Avec ses 46 millions d’utilisateurs par mois, YouTube est de loin la plateforme de streaming vidéo la plus utilisée en France. L’humour, la science, le sport, l’art, la politique et bien d’autres thèmes y sont abordés. Grâce à cette diversité d’informations partagées par des amateurs et des professionnels, YouTube se place comme une « plateforme de culture et de connaissance ». Cette classification appartient à la typologie des plateformes numériques réalisée par Patrice Flichy, professeur et chercheur en sociologie. Plusieurs raisons peuvent pousser un amateur à s’investir dans la création d’une chaîne YouTube. Pour Adeline et Johnny, le besoin de partager leur passion avec d’autres fans a été l’élément déclencheur.

La mise en valeur des mangas

Malgré la démocratisation des mangas et leur rayonnement à l’international, la diversité des bandes dessinées d’origine japonaise reste en partie méconnue. En 2013, Johnny travaillait au siège européen de Nintendo, à Francfort, en Allemagne. Il lisait de nombreux mangas en français. Plongé dans une communauté germanophone, il ne pouvait pas parler de ses lectures avec les personnes qui l’entouraient. YouTube est apparu comme un outil pouvant remédier à cette frustration. Il s’est lancé dans la création de sa chaîne « Au rayon mangas » pour pouvoir parler sa passion. Lorsqu’il a débuté, il y a 7 ans, il ne suivait pas une ligne éditoriale précise. Ayant aujourd’hui 41 ans, il explique que son âge et ses expériences lui ont permis d’affiner son goût pour les mangas. Sa chaîne s’est orientée au fur et à mesure vers la présentation d’œuvres « de niche », c’est-à-dire des mangas peu connus du grand public. Avec ce travail, il cherche à mettre en valeur les œuvres culturelles qui le passionnent.

 

une citation de Johnny dans une bulle

Pour produire des vidéos originales, les youtubeurs vont s’appuyer sur leurs différents centres d’intérêt. Adeline a créé sa chaîne « MyssTik’s Mangas » en 2016. En plus de la présentation d’œuvres peu connus, elle relie l’univers des mangas avec d’autres disciplines. Pendant plusieurs années, elle était photographe culinaire et possédait sa propre entreprise. Cet attrait pour la cuisine se ressent dans ces vidéos « Manga Miam ». Elle y explique et réalise la recette d’un plat mentionné dans un manga. Elle conçoit également des vidéos DIY (Do It Yourself) dans lesquelles elle fabrique des objets, comme une pokéball ou un terrarium inspiré du film d’animation « Mon voisin Totoro ». Ces vidéos créatives sont celles qu’elle préfère réaliser.

La construction d’une expertise

Des heures, des jours et parfois des semaines sont nécessaires à ces deux fans pour réaliser et publier un contenu. Ce travail leur permet de développer différentes compétences. Adeline a considérablement augmenté le nombre de ses lectures depuis la création de sa chaîne. Son travail ayant été repéré par des maisons d’édition, ces dernières lui envoient plusieurs dizaines de mangas gratuitement tous les mois. Au-delà d’un certain avantage financier, la réception de ces livres entraîne un rythme de lecture soutenu. Elle lit tous les livres qui lui sont envoyés. Elle évoque tous les mangas qu’elle lit sur son compte Instagram et pour certains d’entre eux, elle réalise des analyses plus approfondies sur YouTube.

La création de vidéos permet « d’avoir une activité de réflexion, d’analyse, de critique et d’écriture », explique Johnny. Travaillant depuis un an comme traducteur pour une entreprise immobilière, il est habitué à entrer dans une démarche analytique. Pour concevoir une vidéo critique sur une œuvre, il regarde en détail chaque élément qui la compose. Avant la création de sa chaîne, l’œil de Johnny ne s’arrêtait pas sur des aspects techniques comme la composition d’une planche ou la réalisation d’un dessin. A force d’observation et de questionnement, il est devenu plus sensible à l’esthétique du manga et repère des petits détails.

Le youtubeur a changé sa manière de voir les mangas. Étant au départ une activité divertissante, la lecture est à présent perçu comme un travail. Une réflexion constante lui donne le sentiment de passer à côté de l’histoire. Lorsqu’il lit, il va toujours se demander en quoi le manga est intéressant et réfléchir à ce qu’il pourrait en dire dans une vidéo. Avec YouTube, les deux amateurs peuvent partager toutes ces connaissances accumulées et montrer leur expertise. Flichy (2019) souligne que les plateformes permettent aux « individus ordinaires » de venir « concurrencer l’expert ou le spécialiste dans le domaine de la critique, de l’évaluation » et de la création. L’activité de youtubeur entraîne ces deux amateurs vers une double position d’experts : celle de l’univers des mangas et celle de la réalisation et publication de vidéos.

En se lançant seuls dans la création d’une chaîne YouTube, les deux fans ont dû s’auto-former afin d’acquérir des compétences techniques. En effet, après les phases de réflexion et d’écriture, ils s’attaquent à la réalisation de la vidéo. Les vidéastes achètent et apprennent à utiliser du matériel professionnel comme des caméras, des lumières, des micros. Une fois les enregistrements terminés, ils réalisent le montage vidéo. Ils doivent isoler les séquences réussies, ajouter des extraits de musiques, de vidéos ou des effets spéciaux. « Je n’aurais jamais pensé savoir monter une vidéo », précise Adeline. Une fois montée, la vidéo est postée sur leur chaîne YouTube. Elle devient alors accessible aux utilisateurs de la plateforme, représentant un public a priori indéfini quantitativement et qualitativement.

Une double reconnaissance : celle des fans de mangas et celle des professionnels

YouTube donne de la visibilité aux contenus et permet aux youtubeurs de se constituer une audience. Le terme de communauté évoque les groupes d’individus regardant régulièrement le contenu d’une chaîne. Lorsqu’ils veulent suivre les publications d’un youtubeur, ils peuvent s’abonner pour ne pas manquer la sortie d’une nouvelle vidéo. Adeline et Johnny s’approchent tous les deux des 5 000 abonnés. Johnny dit faire partie des « petits youtubeurs » et entretien un bon rapport avec sa communauté. Adeline est proche de ses abonnés. Elle échange des messages avec eux plusieurs fois par semaine et a même été reconnue par un de ses abonnés lors d’un voyage au Japon. Elle lit et répond à tous les commentaires sous ses vidéos. Ces échanges font partie des éléments quantifiés par la plateforme. Cette dernière fournit des outils de mesure d’audience et de succès comme le nombre de likes, de vues ou d’abonnés. Ils peuvent être décris comme des « dispositifs techniques de mesure et d’objectivation de la valeur des individus » (Jean-Samuel Beuscart et Kevin Mellet, 2015). Les contenus les plus regardés ou likés sont considérés comme les plus appréciés. Ces chiffres sont vus comme une reconnaissance du travail réalisé sur YouTube et indique un certain capital social et réputationnel.

 

Alimenter une chaîne YouTube permet aussi d’être reconnu par des professionnels du manga. En envoyant des livres, les maisons d’édition prennent le travail d’Adeline en considération. « Avoir un service de presse n’engage à rien, on n’est même pas obligé d’en parler », précise Adeline. Toutefois, cette reconnaissance de son travail, même sans aucune obligation contractuelle, la pousse à lire en priorité ce qui lui est envoyé et à en parler dans ses vidéos. En évoquant ces mangas, elle devient une intermédiaire entre la communauté de fans et les producteurs officiels. Certains de ses abonnés achètent les œuvres qu’elle présente dans ses vidéos et en parle avec la youtubeuse. Mélanie Bourdaa, chercheuse spécialisée dans l’étude des pratiques de fans, précise que le travail de ces derniers n’est pas réalisé dans l’attente d’une rétribution monétaire et qu’il va plutôt permettre la construction d’un capital symbolique.

 

Entre liberté et popularité, un choix s’impose

Cette interrogation exprimée par Johnny met en avant le dilemme vécu sur la plateforme par les passionnés. Les contenus les plus regardés parlent de sujets populaires et sont divertissants. Les deux vidéastes sont bien conscients que la présentation de sujets de niche ne va pas attirer un large public. Ils ont fait le choix de parler de ce qui leur plaît de manière authentique et de ne pas standardiser leur contenu juste pour augmenter leur nombre d’abonnés.

Même s’ils apprécieraient que leur travail soit plus reconnu, ils trouvent un avantage à avoir une plus petite communauté : le public est bienveillant. Lorsqu’il regarde les commentaires laissés sous les vidéos de youtubeurs plus connus, Johnny dit être content de ne pas avoir ces communautés-là sur sa chaîne. Une forte exposition attire des personnes mal intentionnées qui vont laisser des commentaires négatifs ou des insultes. Ces dérives verbales sur la plateforme sont loin d’être les seuls problèmes cités par les youtubeurs.

YouTube, avec son algorithme de recommandation, valorise les vidéos à succès et met en avant les youtubeurs déjà connus. Malgré un travail de qualité, les « petits youtubeurs » peinent à développer leur audience. Le travail de nombreuses personnes mériterait d’être vu et reconnu. Johnny précise que sur YouTube, pour trouver du contenu intéressant « c’est à nous de creuser ».

 DÉMARCHE PHOTOGRAPHIQUE

Littéralement « image dérisoire », le manga est un élément majeur de l’héritage culturel japonais. La précision et la singularité du trait d’un manga fait son originalité, la genèse d’une passion pour des milliers de lecteurs à travers les continents. Ce projet photo-graphique explore à la fois la singularité du trait des mangas et celle de l’écriture japonaise.

Illustrations 

Couverture : Interprétation graphique d’une illustration du manga Death Note, tome 1 Black Edition. « 漫画 » signifie « manga » en japonais.

1. Interprétation graphique d’une illustration du manga L’habitant de l’infini, ou Mugen no jūnin « 無限の住人 » en japonais.

2. Interprétation graphique d’une illustration du manga Naruto, ou « ナルト » en japonais.

3. Interprétation graphique d’une illustration du manga Noragami, ou « ノラガミ » en japonais.

4. Interprétation graphique d’une illustration du manga Alice in Boderlands, ou Imawa no kuni no Arisu « 今際の国のアリス » en japonais.

5. Interprétation graphique d’une illustration du manga Bleach, ou Burīchi « ブリーチ » en japonais.

6. Interprétation graphique d’une illustration du manga L’attaque des titans, ou Shingeki no Kyojin « 進撃の巨人 » en japonais.

Bibliographie 

BOURDAA, Mélanie, « Pratiques de fans et acquisitions de compétences », in Les fans publics actifs et engagés, Caen, C&F éditions, 2021

BEAUSCART Jean-Samuel, MELLET Kevin, « La conversion de la notoriété en ligne Une étude de vidéastes pro-am », Terrain et travaux, 2015, n° 26

FLICHY Patrice, « Le travail sur plateforme, une activité ambivalente », in Les activités menées sur les plateformes numériques – II, 2019

LOUESSARD Bastien, FARCHY Joëlle, « Scène de la vie culturelle YouTube, une communauté de créateurs », Presse des Mines, 2018

L'auteur.e

Chloé Siméon
Je suis étudiante en master 2 Information Communication, parcours « plateformes numériques, création et innovation » à l’université Paris 8. Je m’intéresse aux fans d’œuvres culturelles et plus précisément à l’investissement de certains d’entre eux dans des activités créatrices. Analyser les productions de fans présentes sur les plateformes numériques permet de souligner la diversité des créations et de comprendre les enjeux économiques et sociaux liés à ces activités.

Le.la photographe

Après avoir réalisé un Baccalauréat économique et social à Nantes, il décide de s’orienter vers le monde du web dans ses études supérieures. Il rejoint ainsi Rennes et l’école Digital Campus pour y découvrir le marketing digital, le design web et la communication dans une formation résolument orientée vers le travail en équipe et la réalisation de projets. Après trois années de riches expériences, il prolonge alternance en contrat en tant que community manager. Il rejoint à la rentrée 2019 l’Ecole Nationale Supérieure Louis-Lumière pour sa formation en photographie.

Articles similaires

backup

Retour en haut