Musée d’art et d’histoire de Saint-Denis : une envie numérique.

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Pour la Conservatrice Sylvie Gonzalez et à son plus grand regret, le musée d’art et d’Histoire de Saint-Denis reste « off-line ».

Texte de Gabrielle Hallouet. Photographies de Jules Séverac.

Vingt-neuf ans. C’est le nombre d’années passées au sein du Musée d’art et d’histoire de Saint-Denis, en tant que Chef d’établissement et Conservateur en chef : Sylvie Gonzalez. Son statut lui permet d’être à la brèche sur un vaste panel de problématiques. C’est derrière son bureau, massif, recouvert de dossiers papiers, qu’elle nous attend. Un ordinateur dans le coin de la pièce, au second plan, comme métaphore de la place réservée au numérique dans cette structure.

Madame Gonzalez est arrivée au sein du musée en 1989, soit huit ans après sa création, par la ville de Saint-Denis. Elle l’a vu naître et s’épanouir. Néanmoins, elle n’en est pas sa « mère » pour autant. Le musée placé sous l’égide de la ville, en tant que service, est régi par les règles et les normes en vigueur, au même titre que les autres institutions publiques. Chapeautée par la Direction des Musées de France, l’institution vit des moyens financiers donnés par la ville. Quand il est question de numérique, le musée de Saint-Denis, stagne néanmoins.


© Jules Séverac

La dématérialisation des collections, le partage de connaissance et la généralisation de l’approche ludique et interactive de la culture, motive le musée de Saint-Denis à en faire en de même. Ainsi que comme le défini Philippe Joutard, « le besoin d’inscrire le passé dans une nouvelle mémoire »1 . Néanmoins, la ville de Saint-Denis connaît de nombreuses urgences, des situations prioritaires, notamment au niveau social et dans les démarches administratives en ligne.

Mais au-delà, la culture doit rester un atout majeur, au sein d’un lieu de vie aussi riche. Le musée n’est pas optimisé pour des usages numériques.

Premier service de la ville à obtenir son site internet, et après ?

En tant qu’institution de la ville, le musée fait exception en étant le seul lieu possédant un site internet dédié. Une bonne nouvelle à l’époque de sa création, mais n’étant pas entretenu, il sombre rapidement dans l’obsolescence. Si le musée put s’offrir le luxe de gérer sa propre identité visuelle sur internet, c’est grâce à un partenariat avec des étudiants de l’Université de Paris 8, ayant designé une première mouture du site, en tant qu’exercice pratique, au cours de leurs études. Le site actuel fait office d’accueil et informe des actualités, comme les expositions en cours ou à venir, ainsi que les ateliers proposés.

« Le développement des usages des TIC, particulièrement d’internet, place désormais au centre la question des ‘compétences numériques’ (digital skills) des utilisateurs pour s’approprier pleinement les contenus offerts par les TIC ainsi que leur capacité à les développer à travers leurs activités en ligne. »2
(Brotcorne et Valenduc, 2009).

Les besoins en formation qu’exige le numérique


©Jules Séverac

Dans tous les musées de France, des plans de formation spécifiques sont ou devraient être déployés, par le Ministère de la culture, afin de former et d’accompagner au mieux les professionnels aux méthodes et techniques numériques3. Le personnel en charge de la communication web du musée de Saint-Denis, affirme être formé à ces méthodes. Le chercheur Jean-Max Noyer, avance que « le processus de territorialisation numérique enrichit les matières, les relations et les pratiques dont nous sommes tissés. Cela implique apprentissages, exercices, compétences et savoirs nouveaux. »4

Pour que le numérique garde son rôle d’atout, d’allègement de la charge de travail et qu’il ne devienne pas un obstacle supplémentaire, il doit être appréhendé de façon complexe. Le projet anglais, « One by one », démontre qu’il faut viser les individus personnellement, afin de leur donner confiance dans le numérique. Certes, ces méthodes sont appliquées d’offices dans les grandes maisons muséales, mais qu’en est-il des petites structures, comme le musée de Saint-Denis ?

Une journée dédiée au numérique dans les musées


©Jules Séverac

Le 5 octobre 2018, eut lieu la journée professionnelle : « La stratégie numérique dans les musées »5, organisée par le Ministère de la Culture, en partenariat avec l’ICOM France (Conseil International des Musées de France)6 et l’Association Générale des Conservateurs des Collections Publiques de France7, ayant pour but d’introduire le numérique dans les institutions muséales. Ces tables rondes, inspirées du modèle anglais : « One by one : building the digital literacies of United Kingdom museums8»9, dans lequel les musées sont accompagnés dans les démarches visant à « définir, améliorer, mesurer et intégrer la culture numérique de leur personnel »10. Avant d’être appliqué à la structure muséale, le numérique doit être assimilé par le personnel gérant le musée.

Lors de la journée du 5 octobre 2018, David De Sousa, directeur du musée municipal Alfred-Danicourt de Péronne11, explique que même pour des structures moins imposantes (que le Louvre ou Versailles), comme la sienne, « le numérique est essentiel et efficace lorsqu’il est intégré au projet culturel et scientifique ». Son musée est depuis 2017, le premier au monde à proposer une numérisation et une mise en ligne en format 3D d’une collection numismatique ancienne. Cette innovation répond au nom de projet Ambiani12, un projet qui aujourd’hui fait la renommée de ce musée.

Pour que le numérique s’inscrive correctement dans l’espace muséal, il doit s’appuyer sur les atouts déjà existants de la structure. « L’outil numérique peut faire, non pas le même office, mais un autre office de transmission de l’ensemble de la collection », avance Rachel Suteau, directrice du Château Fort-Musée Pyrénéen de Lourdes. En effet, le numérique doit être une seconde image du musée, être à la fois porteur d’un enjeu de séduction et d’information aussi bien pour le visiteur, que pour le professionnel.


©Jules Séverac

Les autres musées développent la communication sociale

Comme toute question d’image, d’entretien et d’évolution du musée de Saint-Denis, la ville détient le dernier mot. La structure, n’est donc pas active sur les réseaux sociaux et ne réalise pas de campagnes de communication marquantes. « Réseaux sociaux : c’est géré par la ville et la ville ne le veut pas. » nous confie Sylvie Gonzalez.

Or, le cas des grandes institutions muséales, comme le Louvre ou encore le Centre National d’Art et de la Culture Georges Pompidou, montre que, le positionnement actif sur les réseaux sociaux est une plaque tournante du développement des musées. La relation entre les publics et les musées évolue. Marie-Françoise Gerard, conseillère pour les musées au DRAC (Direction Régionale de Affaires Culturelles) Aquitaine déclare :

« Avant on parlait de publics jeunes, de scolaires, de publics du troisième âge, de publics éloignés, handicapés, … Maintenant, on est sur une mixité, qui a été mise en place par la notion de communauté, notion arrivée surtout avec l’explosion des réseaux sociaux. »

Avec une ouverture numérique, les musées, comme celui de Saint-Denis pourraient récolter des informations sur leurs usagers et ainsi, mieux les appréhender. Comme l’explique Jean-Michel Tobelem :

« les différentes données sont susceptibles, lorsqu’elles sont traitées, d’intervenir sur la relation entre le visiteur et l’institution, […] afin de pouvoir adresser une réponse d’autant plus individualisée aux demandes de chaque visiteur/utilisateur, que le musée disposera de davantage de renseignements sur les besoins, les préférences et les habitudes de chacun d’entre eux. »13

Le numérique semble déjà avoir sa place dans la vision quotidienne du musée

Sylvie Gonzalez, en pleine conscience de la nécessité du passage au numérique, mène un combat persévérant contre les refus ponctuels de la ville, qui commence par l’installation du numérique. « Moi je les relance, j’attends, et je leur redemande ! […] je dois les booster ! Je vais faire le nécessaire mais pour l’instant… on en est là. Mais je ne lâcherai pas ! Je veux mon Wi-fi ! ».

Depuis 1994, le musée utilise comme beaucoup de ses semblables, un logiciel de gestion des collections, appelé « Micro Musée »14. Cet outil informatique est l’une des formes d’utilisation numérique spécifique au milieu des musées, utilisé au sein de la structure du 93 (elle participe également à divers portails et bases de données en ligne, comme L’Histoire par l’image, Daumier Register, Joconde, etc.). Au moment de son acquisition par le musée, le logiciel était un précurseur dans son domaine, mais de nos jours, il se voit dépasser en performance par d’autres outils. « Nous avons une collection estimée à 40 000 pièces, je ne crois pas qu’on ait atteint la moitié d’inventoriées et pour le coup, informatisées… Et alors numérisée, là… c’est encore autre chose. ». Néanmoins, l’enrichissement des données est un travail constant pour lequel l’équipe du musée de Saint-Denis est très impliquée et cette pratique n’a pas été externalisée, contrairement à d’autres structures.

Le musée publie également l’inventaire de ses collections sur un site spécifique de la profession : Joconde. Mais les collections ne peuvent pas être actualisées régulièrement, faute de moyens financiers et de temps. Quand son installation numérique sera mise en place, Sylvie Gonzalez saura déjà comment l’orienter, à des fins d’efficacité.

« Nous ne sommes pas là seulement pour les habitants de la ville de Saint-Denis »

« Comme nous sommes un service de la ville, ils ont un peu de mal à imaginer que notre action ne se concentre pas seulement sur la ville de Saint-Denis. ».

Madame Gonzalez met aussi l’accent sur le manque d’attractivité de sa structure à grande échelle. Néanmoins, la recherche « Musée d’art et d’histoire de Saint-Denis » sur le moteur de recherche Google, donne environ 161 000 résultats. Le musée de Saint-Denis répond présent aux recherches en proposant un historique des expositions et des événements.

Selon David De Sousa, directeur du musée municipal Alfred-Danicourt de Péronne : « La stratégie numérique n’est pas une question de moyens, on ne veut pas se retrancher derrière cette question, c’est plus de l’énergie, le sens de l’opportunité. »15. L’énergie est présente entre les murs du musée de Saint-Denis et les opportunités, nous l’espérons, ne se feront plus attendre.

  1. JOUTARD Philippe, Révolution numérique et rapport au passé, revue Le Débat, 2013/5, n°177, pages 145 à 152
  2. BROTCORNE Périne, VALENDUC Gérard, Les compétences numériques et les inégalités dans les usages d’internet, Les cahiers du numérique, 2009, Vol.5, pages 45 à 68 https://www.cairn.info/revue-les-cahiers-du-numerique-2009-1-page-45.htm
  3. Nouvelles approches envers l’intégration du numérique dans les musées, explicitées lors de la journée professionnelle : « La stratégie numérique dans les musées »,  http://www.culture.gouv.fr/Thematiques/Musees/Nos-actions/Colloques-Journees-d-etudes/Journee-professionnelle-La-strategie-numerique-dans-les-musees
  4. NOYER Jean-Max, La transformation numérique : quelques procès en cours, La Revue française des sciences de l’Information et de la Communication, 2013, paragraphe 31.
  5. Site officiel de la journée professionnelle : « La stratégie numérique dans les musées », http://www.culture.gouv.fr/Thematiques/Musees/Nos-actions/Colloques-Journees-d-etudes/Journee-professionnelle-La-strategie-numerique-dans-les-musees
  6. Site officiel de l’ICOM France : https://www.icom-musees.fr/accueil
  7. Site officiel de l’Association Générale des Conservateurs des Collections Publiques de France : https://www.agccpf.com/
  8. « Un par un: construire la littératie numérique des musées du Royaume-Uni »
  9. Site officiel de l’expérience : « One by one : building the digital literacies of United Kingdom museums » : https://gtr.ukri.org/projects?ref=AH%2FP014038%2F1
  10. Définition tirée du site du Ministère de la Culture : http://www.culture.gouv.fr/Thematiques/Musees/Nos-actions/Colloques-Journees-d-etudes/Journee-professionnelle-La-strategie-numerique-dans-les-musees
  11. Rubrique site Musée municipal Alfred-Danicourt de Péronne : http://www.ville-peronne.fr/fr/information/100281/musee-alfred-danicourt
  12. Site du Projet Ambiani : http://www.ambiani.fr/un-peu-d-histoire/le-projet-ambiani/
  13. Tobelem Jean-Michel, « L’influence des nouvelles techniques sur le management des musées », in Les actes du colloque Patrimoine et Culture numérique, Berlin, 2004, p. 8.
  14. Base de données Micromusée : permet la mise en commun des informations documentaires et de gestion (inventaire et récolement, mouvements d’œuvres et localisations, constats d’état et restaurations, photothèques, bibliographies, etc.)
  15. Citation tirée d’une intervention de David De Sousa, lors de la journée professionnelle : « La stratégie numérique dans les musées », http://www.culture.gouv.fr/Thematiques/Musees/Nos-actions/Colloques-Journees-d-etudes/Journee-professionnelle-La-strategie-numerique-dans-les-musees

2 comments

  1. La question sur l’influence du numérique dans le monde professionnel est très complexe, notamment dans le milieu culturel comme nous le précise cet article. Nous comprenons bien que le musée n’est pas disposé à agir comme il le souhaite étant sous la tutelle de la mairie. De plus, la structure peine à s’adapter aux nouvelles technologies et rencontre des obstacles quand à attirer le public. Par la suite, nous pouvons avoir un aperçu des nouvelles pratiques qui se mettent en place, comme la « stratégie numérique dans les musée », afin de pallier aux obstacles numériques et d’apporter de nouvelles compétences et connaissances les « digital skills » aux travailleurs de ces structures.
    Cependant, l’article tend parfois à une idée déterministe concernant les TIC. Le musée n’aurait besoin que de ces nouveaux moyens numériques pour attirer et séduire le public. Aussi, il aurait été intéressant de préciser quelle est l’affluence actuelle du musée, afin de donner un exemple qui donne une réelle idée du manque de fréquentation. Nous comprenons que la situation du musée est compliquée, mais au-delà de l’aspect numérique, nous n’avons pas beaucoup d’information sur l’état réel du musée.
    De plus, sous le prisme de la modernité numérique, de nombreuses structures culturelles varient leurs activités afin d’attiser la curiosité des publics. Que ce soit par le numérique, mais également par de nouvelles activités immersives, ludiques et attrayantes. Des visites guidées revisitées, des activités pour les enfants ou bien d’envisager de nouveaux partenariats avec d’autres structures complémentaires. Autant d’autres alternatives qui peuvent être envisagées, et sans l’utilisation du numérique.
    Les exemples donnés concernant la situation d’autres musées, notamment Le Louvre et le centre Pompidou sont pertinents. Nous sommes en mesure de comprendre l’impact que peut avoir les outils numériques et leurs bienfaits. Il aurait été intéressant de le faire également avec des structures similaires à celui du musée concerné afin de voir les différents moyens dont ils disposent et savoir comment ils en usent. De plus, ces éléments soulèvent la question des financements engagés dans ces différentes stratégies de communication. Si certains ont la chance d’avancer plus rapidement, et s’adaptent à l’air numérique, comment d’autres sont toujours au même point, sans évolution. Pour quelles raisons, aussi complexe soient-elles, la mairie de Saint-Denis n’investit pas davantage au profit de ce musée ?
    Par ailleurs, les photographies de l’article traduisent l’ambiance froide et vide du musée. Sur chacune d’entre elles, nous pouvons voir le manque de fréquentation. Les portes fermées dès la première photo. Des couloirs vides. Une statut qui nous fait penser à cette attente de la directrice qui ne cesse de réclamer davantage de moyens et d’outils pour faire évoluer l’activité du musée. Les images illustrent le message qui émane de l’article. Le texte ainsi que les imagent se marient très bien et donne une atmosphère et de la couleur au contenu.

    1. En effet, lors de l’entretien avec la Conservatrice en Chef du musée de Saint-Denis, focalisés sur la place du numérique au sein de la structure, nous n’avons pas réellement abordé l’état actuel du musée et sa relation avec le public. Néanmoins, Madame Gonzalez nous a précisé, que selon elle, le musée attirait moins de visiteurs que la Basilique de Saint-Denis, géographiquement proche, en raison du manque de publicité et de communication autour de sa structure.
      Concernant l’idée d’une dynamisation sans numérique, le musée de Saint-Denis n’est pas en reste. Il organise déjà des visites commentées par les spécialistes des expositions, ainsi que des circuits « ballades et ateliers en famille ». Ils sont organisés dans le but de sensibiliser petits et grands aux expositions en cours. Ces animations sont encadrées, par des artistes s’apparentant aux œuvres et courants artistiques présentés et /ou par des médiateurs culturels. En fin de sessions, ces circuits débouchent sur des ateliers créatifs, où les visiteurs mettent, parfois littéralement, la main à la pâte, entourés des œuvres explorées et décryptées au préalable. Dans ces visites atypiques, se traduit une volonté profonde de sensibilisation et de dynamisation du monde culturel de la ville.
      Le numérique serait donc un moyen supplémentaire de faire parler de ces méthodes originales et déjà bien ancrées dans l’identité du musée.

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