Le récit de soi sur les applications de rencontre : un portrait de Tinder

Plateforme de « marchandisation des émotions », selon la formule de la sociologue Eva Illouz 1, l’application de rencontre Tinder invite à une uniformisation des profils. L’utilisateur, dont le profil est jugé en une ou deux secondes, doit composer avec quelques photos et une courte présentation pour se mettre en scène de la manière la plus attractive et originale possible. Des codes qui limitent les possibilités de se raconter.

« C’est une représentation de soi qui est tellement stricte et normée, que ceux qui ne se prennent pas au sérieux et qui le montrent, ça me fait plaisir. C’est comme une bouffée d’oxygène dans quelque chose d’un peu robotique », raconte Audrey*, 23 ans, étudiante en photographie, en parlant des profils qu’elle rencontre sur Tinder.

Tinder est l’une des applications de rencontres les plus populaires dans le monde. La façon dont fonctionnent ses algorithmes incite à l’uniformisation des représentations.

L’utilisateur y est invité à créer un compte en indiquant ses passions, son job et sa formation, son genre et son orientation sexuelle. Laissées au choix de l’utilisateur, seules quelques images et quelques mots régissent la mise en scène du profil. La présentation est primordiale pour obtenir un maximum de likes et de matchs (lorsque deux personnes indiquent apprécier le profil de l’autre), sésames permettant d’entamer une conversation avec un autre utilisateur.

Une poignée de secondes suffisent à la plupart des utilisateurs pour poser un jugement sur un profil rencontré, et il n’est pas dit que tous se donnent la peine de regarder chaque photo. Comment se raconter sur une plateforme aussi contraignante et compétitive ?

Sport et animaux côté masculin, plage et cocktails côté féminin

Nous sommes allées à la rencontre de plusieurs jeunes vingtenaires pour discuter avec eux de leur ressenti face à l’interface. Alors même qu’ils avouent n’avoir que des attentes modérées, ils s’ennuient : la plupart des profils se fondent dans des normes très fixes.

Marie, étudiante de 22 ans, nous dit que la plupart des profils des garçons privilégient des photos de sport, d’un animal, d’un instrument de musique ou de voyages. Aurélien, ingénieur lumière de 23 ans, parle de filles avec « petite robe, maquillage« , tandis qu’Audrey et Camille toutes deux intéressées par les femmes, évoquent des photos de « plage et de cocktails« . Nina raconte avoir l’impression que les profils sont encore plus stéréotypés: « C’est visible aussi en fonction des écoles, c’est assez marrant je pense que je peux deviner l’école/la filière des gens à force : par exemple on me propose beaucoup d’étudiants de Science Po Paris, et ils ont tous une façon de se présenter assez similaire, un peu des cool kids, une petite touche d’humour etc. »

Des pratiques et des codes qui diffèrent selon les classes socio-culturelles, mis en lumière par les recherches de Marie Bergstöm2. Les classes sociales les plus favorisées auront tendance à investir beaucoup d’efforts dans la création d’un effet de spontanéité, explique la sociologue. En résulte une impression de détachement par rapport à l’application, comme si Tinder ne pouvait être pris au premier degré. Cela s’exprime chez certains étudiants-photographes que nous avons interviewés, avec l’exemple de Camille qui ne veut pas utiliser ses photos professionnelles et artistiques pour ne pas faire « trop » .

Photos sobres ou avec filtres : des marqueurs de la classe sociale

Chez les classes sociales les moins favorisées, les photographies vont revêtir une dimension beaucoup plus fonctionnelle, indique Marie Bergström. Regard droit dans la caméra et léger sourire, sous forme de selfie ou de captures d’écran de photos provenant de leur Snapchat (application de partage de photos) sont autant de formats photographiques qu’on rencontre peu chez les populations ayant un niveau d’éducation plus élevé. « Pour chaque profil, on peut voir rapidement si la photo est jolie et sobre, ou si justement il y a des filtres ou des textes dessus : très souvent ce sera quelqu’un qui ne fait pas beaucoup d’études, ou des choses assez éloignées de moi et on aura surement pas grand-chose à se dire », avoue une étudiante en histoire de l’art de 22 ans. Marie Bergström souligne que les jugements sur les photographies sont « socialement situés, spontanés, et extrêmement discriminants » . 

L’utilisateur est lui-même un sévère critique des représentations du soi des profils qu’il consulte. Il intègre rapidement les injonctions de présentations de Tinder. S’il souhaite tirer son épingle du jeu, il a tout intérêt à créer une présentation originale, dans l’espoir qu’elle suscite des réactions.

Composez-vous même !

Adopter un storytelling en cinq images

Chez les personnes interrogées qui avaient développé une réflexion aboutie sur le choix de leurs  photos, plusieurs propositions de dramaturgies sont apparues. Camille, 21 ans et non-binaire, décide de donner peu d’informations à son public au premier abord. Elle adopte une stratégie de suspense pour donner envie de voir l’image suivante, en se dévoilant un peu plus à chaque fois : « On commence par une photo où on voit pas trop ma tête […], on décale et on essaie d’y voir un peu plus », avec un angle de prise de vue différent. Elle raconte se calquer sur la vraie vie en dehors des plateformes, où chacun va prendre son temps pour se dévoiler pendant le processus de séduction. 

À l’inverse, Audrey, 23 ans, préfère donner l’aperçu d’elle-même le plus complet possible en diversifiant ses images. Elle estime qu’il faut qu’il y ait une photo pour chaque pan de la personnalité. Ainsi, les utilisateurs savent à quoi s’attendre, « chacun pioche comme il veut et qui il veut », ce qui permet d’effectuer un premier tri parmi l’abondance de comptes sur l’application. Plus les photos seront représentatives de soi, plus cela contribuera à pré-sélectionner un certain type de personnes. De la même manière, elle va s’attacher à montrer des photos de plain-pied et sous plusieurs angles différents, afin d’éviter de passer pour de la « fausse marchandise » .

Marie et Nina, jeunes vingtenaires originaires de banlieue parisienne ouest, ont montré à notre demande une première sélection de cinq photos avec lesquelles elles se scénarisent, comme elles le feraient sans la perspective de séduction. Dans un second temps, elles opèrent une sélection similaire avec, cette fois ,l’objectif de s’inscrire sur Tinder. D’un rapide coup d’œil, on observe que dans le premier cas leur narration va être empreinte de photos souvenirs d’archives familiales, de photos prises par elles-mêmes et elles sont rarement seules sur les photos. Dans le second cas, leur figure devient centrale, elles apparaissent sur chaque photo, le plus souvent seules ou très distinctement de ceux qui les entourent. La présentation sur Tinder passe par la présentation des caractéristiques physiques en premier lieu. 

L’autodérision, un pari risqué

Parmi l’essaim de prétendants au match, les personnes interviewées confirment que très peu de personnes choisissent de mettre des photographies où elles ne sont pas présentes. Dans le cas contraire, il s’agit le plus souvent d’images humoristiques et autres memes. Se pose ainsi la question de la présentation de soi par l’humour ou par le second degré assumé.  Audrey, Camille et Marie ont toutes rencontré dans leur parcours des profils ne présentaient aucun portrait. Aucune des personnes que nous avons rencontrées n’a fait le choix d’utiliser des memes : le plus souvent, une photo où elles rigolent fait l’affaire. Camille nous dit que « l’autodérision, ça fermerait des portes pour certaines personnes ». Elle admet que c’est fun, mais que le fun, pour elle, c’est au second rendez-vous. 

« Et puis, c’est une démarche en soi de se démarcher, d’être volontairement original », nous font-elles remarquer. Passer par l’humour et l’autodérision pour se singulariser va de pair avec le risque de paraître justement trop détaché : « Les profils comme ça, ça me fait rire, mais je ne vais pas souvent les liker car il y a l’appréhension qu’ils ne prennent pas du tout ça au sérieux », nous dit Marie. Dans les cas où l’ordre des photos n’ importe pas à l’utilisateur, il a la possibilité d’activer smart photos, qui laisse le soin à l’application de mettre en avant la photo la plus populaire auprès des autres utilisateurs.

L’elo score ou la note de désirabilité

Le choix de sa présentation n’est pas sans conséquences au regard du fonctionnement de Tinder. L’application tourne grâce à un algorithme sophistiqué dont la finalité est de présenter le profil des personnes qui correspondent aux critères d’un utilisateur.  Et en vivant dans des grandes métropoles, comme c’est le cas pour les étudiants que nous avons interrogés, des centaines de profils sont proposés. Swiper peut devenir un acte compulsif et presque addictif, qui vient combler un moment dans les transports pour Gaspard, ou encore un temps de procrastination dans son travail pour Marie. Tous sont d’accord pour parler de la quête d’un boost d’ego et qui les pousse à retourner sur Tinder : même si la plupart des matchs ne mènent à rien, il est agréable de savoir qu’on plaît.

L’algorithme va même – au moins pendant un temps – jusqu’à évaluer à quel point un profil rencontre ou non du succès, grâce au elo score ou note de désirabilité. Cette note est attribuée en fonction du taux de popularité et de matchs « Il impliquerait que les profils Tinder présentés à l’utilisateur diffèrent en fonction de ce score, afin de favoriser les « matchs » entre utilisateurs disposant d’un score similaire », rapporte le journaliste Michaël Szadkowski 3 de sa lecture du livre L’Amour sous algorithme de Judith Duportail.

Une boucle infernale pouvant mener jusqu’au harcèlement

L’application  joue sur un passage du chaud au froid, du boost d’ego qui suit l’obtention de matchs à la frustration de ne plus assez plaire pour créer une addiction à la plateforme. “A peu près 20 % des utilisateurs masculins correspondent aux critères et recueilleront un grand nombre de « matchs ». Le reste des hommes, et toutes les femmes, sont coincés dans une boucle infernale pouvant mener à la frustration, à l’agressivité et au harcèlement« , explique l’article du Monde “Sur Tinder, les hommes et les femmes évoluent dans des mondes parallèles” 4.   La frustration et l’addiction sont deux facteurs qui poussent les utilisateurs à acheter les abonnements proposés par Tinder pour être mis en avant et augmenter leurs chances de succès (utilisateurs majoritairement masculins, cf. « La recette très secrète de Tinder » Le Monde 3). Aucune des personnes que nous avons rencontrées ne paye d’abonnement à l’application, si ce n’est au travers des publicités présentes sur l’interface.

La « marchandise émotionnelle » est une marchandise inépuisable et consommable à répétition. Il s’agit d’une notion développée par la sociologue Eva Illouz1, autrice de l’ouvrage Les marchandises émotionnelles : l’authenticité au temps du capitalisme (2019). Dans les années 1970, le marché des biens est saturé. Se développe alors cette « marchandise inépuisable qu’on peut consommer à répétition », l’attrait pour « la construction du moi » et « la culture du développement personne dans le but de donner un bien-être qui n’est jamais achevé« , « c’est un champ économique énorme ! » analyse la sociologue. S’en suit la création de « nouvelles hiérarchies sociales autour du bonheur et la positivité […] qui consistent à évaluer les gens et les noter en fonction de leur bonne humeur, du capital d’émotionnalité positive qu’ils peuvent amener à un lieu de travail » : notation qui ne manque pas de faire écho aux pratiques de l’application de rencontre. 

La société et les individus sont attachés à l’amour et à ce qu’il devrait être : sacré. « L’amour est censé échapper aux algorithmes et aux normes sociales« , développe Eva Illouz. Un paradoxe total avec le portrait du Tinder brossé ici. L’application fait son commerce sur la quête de l’amour/des relations sexuelles et sur la « marchandise émotionnelle » selon les termes de la sociologue.

*les prénoms ont été modifiés.

Démarche photographique

Sur Tinder, la représentation de soi se construit en seulement quelques images. Cette vitrine limitée oblige l’utilisateur à se fragmenter. Tel un cadavre exquis, il sélectionne, coupe, colle et se redéfinit dans un univers numérique. Ces morceaux assemblés, parfois intimes, reflètent-ils vraiment notre personnalité ? En fin de compte, qui sommes-nous à travers ce que nous décidons de montrer, ou plutôt qui décidons-nous d’être ?

 

  1. France Inter. Eva Illouz : « L’émotion est un champ particulièrement important pour le capitalisme », 11 avril 2019. Consulté le 7 décembre 2020. https://www.youtube.com/watch?v=b3JvyhEImIE.
  2. « Marie Bergström : Sexualité, couples et rencontres au temps du numérique — Sciences économiques et sociales », février 2020. Consulté le 9 décembre 2020. http://ses.ens-lyon.fr/articles/marie-bergstrom-sexualite-couples-et-rencontres-au-temps-du-numerique#section-0.
  3. « La recette très secrète de Tinder ». Le Monde.fr, 28 mars 2019. https://www.lemonde.fr/pixels/article/2019/03/28/la-recette-tres-secrete-de-tinder_5442513_4408996.html.
  4. « Sur Tinder, les hommes et les femmes évoluent dans des mondes parallèles ». Le Monde.fr, 26 juillet 2019. Consulté le 30 novembre 2020. https://www.lemonde.fr/pixels/article/2019/07/26/sur-tinder-les-hommes-et-les-femmes-evoluent-dans-des-mondes-paralleles_5493933_4408996.html.

L'auteur.e

Zoé Destrez
Etudiante en première année du master ArTeC (Arts, Technologies, numérique, médiations humaines et Création), parcours Nouveaux modes d'écriture et de publication. Elle travaille dans ce cadre sur la question du récit de soi au travers des archives familiales.

Le.la photographe

Etudiante en Master Photographie à l'ENS Louis-Lumière, réalisatrice de clip musicaux et photographe. Issue des Arts Appliqués, elle mêle souvent les divers médiums (dessin, photographie, vidéo) dans ses créations afin de proposer un travail de la texture de l'image.

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