Réseaux sociaux: le tremplin insoupçonné des femmes voilées

Categories 2018-2019, Inclusion/Exclusion par le numérique, Numérique entre travail et loisirs, Numérique et TravailPosted on

« Le fait de ne pas me sentir acceptée comme je suis, de me sentir rabaissée, m’a poussée vers les réseaux et vers la quête de moi-même. Sur les réseaux je me sens acceptée comme je suis et pour ce que je suis, avec mon voile et avec tout ce qui fait de moi la personne que je suis. » Kenza, 19 ans.

Texte de Nour. Photographies d’Emna Jaïdane.

Conviction religieuse ou emploi : le dilemme se pose

Depuis que la loi sur les signes religieux dans les écoles du 15 mars 2004 a été promulguée, les femmes portant le voile se voient dans l’obligation de le retirer dans l’enceinte de leur établissement scolaire. Cet acte symbolique est parfois vécu comme un réel déchirement pour ces citoyennes qui voient ce devoir comme une contrainte sociale. « La première semaine j’ai vécu ça comme une injustice, vraiment. (…) Ça peut paraître bizarre, mais j’avais l’impression d’être nue. » nous confie Kenza, 19 ans.

Ainsi, pour pouvoir bénéficier du système de l’éducation français, ces musulmanes doivent aujourd’hui se défaire de ce vêtement religieux, faisant pourtant partie intégrante de leur identité. Comme le révèle Lucie le Guen-Formeti, ancienne étudiante du master 2 Industries culturelles et créatives à l’Université Paris 8, la pudeur est une valeur forte dans le culte musulman et celui-ci est déterminant dans l’estime de soi, et par les autres. Lucie le Guen-Formeti a notamment travaillé sur les valeurs culturelles et la façon dont celles-ci sont traduites sur le web. Dans son article « De la mise en scène pudique comme expression d’une morale musulmane sur YouTube », Lucie le Guen-Formeti détaille comment la pudeur est devenu vecteur de rassemblement et éclaircit les nouvelles pratiques des femmes voilées. Étudier ou travailler devient alors une réelle contrainte, car elles estiment que toutes leurs interactions sont biaisées ou du moins peu transparentes. « Entretenir des liens avec des personnes qui ne savent pas que je porte le voile dehors c’est bizarre, c’est comme s’il connaissait une partie de moi mais pas l’autre, et puis quand on se voit dehors ça peut choquer de prime  abord » révèle Kenza.

Comme l’évoque Terray Emmanuel,  anthropologue et militant politique français, dans son ouvrage « La question du voile : une hystérie politique », la loi concernant les signes religieux a provoquée de vives réactions. Pour les personnes concernées cette loi a été vécue comme un réel ultimatum. Que cela soit à l’école ou au travail, beaucoup de femmes musulmanes et voilées renoncent à une partie de leur identité pour intégrer un schéma décrit par la loi, ou pour respecter les règles régies par les structures privées où elles se trouvent. A contrario, beaucoup de femmes musulmanes ont décidé de garder leur voile en toutes circonstances. On peut voir l’apparition en masse de sites communautaires (muslim jobs, hallal.com) aidant à mettre en lien des femmes qui recherchent du travail et des entreprises où le port de ce signe religieux est toléré. Elles effectuent souvent dans ces structures des tâches inférieures à leur niveau de compétences.

Ces annonces étant peu fréquentes et insuffisantes face à la demande, certaines ont trouvé un nouveau moyen de réinsérer le monde actif : les réseaux sociaux.

De la démarche collective à la démarche individuelle

Depuis quelques années, l’essor des influenceuses est exponentiel sur les réseaux sociaux. Moins connu du grand public, l’essor des influenceuses voilées est tout aussi grandissant.  Réelles icônes de mode, égéries de grandes marques cosmétiques, ces femmes ont fait de leur voile un atout dans le monde professionnel. Aujourd’hui les réseaux sociaux se sont transformés en réel projet professionnel. Quête de reconnaissance, de confiance en soi ou projet de réinsertion, certaines femmes usent de ces réseaux à des fins de développement.

Ainsi, Kenza, comme beaucoup de femmes dans sa situation, a su transformer sa condition en énergie motrice. Aujourd’hui elle fait partie des femmes les plus influentes dans son domaine. Réel tremplin pour elle, elle a pu se faire remarquer par de grandes marques de prêt-à-porter et devenir un exemple pour les femmes qui s’identifient à elle. D’abord partie à la quête de reconnaissance, elle n’imaginait pas le succès dont elle allait être l’objet en moins d’un an. Kenza accumule les likes(plus 35000 likes sur chacune de ses photos), les partages, les abonnés, les partenariats rémunérés, et fait rapidement sa place dans cet univers. Partageant avec ses abonnés son amour de la mode et de la photographie, celle-ci a, en plus d’avoir repris confiance en elle, pu devenir un modèle pour ces femmes. « Souvent, elles me disent qu’elles voient en moi un exemple de fille voilée et qui s’habille à la mode, mais aussi qui a réussi professionnellement. Le fait que je travaille avec des grandes marques, que je vive totalement de ces revenus et que je sois indépendante, ça leur prouve à toutes qu’elles ne sont pas obligées de se découvrir pour réussir dans le monde professionnel. » nous livre-t-elle.

Pour Kenza, les journées s’enchainent mais ne se ressemblent pas, malgré son rituel quotidien. Tous les jours elle se connecte à son compte Instagram, regarde ses messages mais surtout ses likes et son nombre d’abonnés. Voir si elle a pu attirer de nouvelles abonnées est devenue très important en vue des enjeux mais surtout des opportunités que celles-ci peuvent offrir. Elle consulte ensuite ses mails et découvre les offres des annonceurs qui sont intéressés par une collaboration avec elle. C’est là qu’elle découvre de quoi seront composés ses prochains jours : shootings photo, placement de produits ou encore évènements, tous les jours elle découvre de nouvelles offres. Toutes ces opportunités sont directement rattachées à sa popularité sur Instagram. C’est pourquoi elle met un point d’honneur à partager chaque moment de sa vie sur les réseaux. Elle accorde beaucoup de temps à consolider ou créer du lien avec celles et ceux qui lui donnent la chance d’exercer ce métier.

Pour Kenza qui dispose de plus de 125000 abonnées, elle estime qu’elle doit augmenter son chiffre d’abonnés d’au moins 1000 personnes quotidiennement. Pour elle, c’est important de voir du trafic sur sa page. Sur Instagram, elle partage sa vie, aussi bien professionnelle que personnelle, même si elle nous avoue ne pas vouloir empiéter sur sa vie privée. Elle partage des photos d’elle-même, ses proches, son quotidien, ses évènements familiaux et tout ce qui constitue son quotidien. Photos de ses plats, de ses tenues mais aussi de ses rendez-vous professionnels, son Instagram est très actif. Elle partage en moyenne deux photos par jours et une dizaine de storiesquotidiennement. Aujourd’hui, la communauté musulmane recense une cinquantaine d’influenceuses connues à l’échelle nationale voir internationale.  L’exemple de Salima Aliani est le plus connu de tous. Égérie de l’Oréal, Salima Aliani recense plus de 400000 abonnés sur Instagram et 110000 abonnés sur Facebook. Sa notoriété a été fulgurante, et elle a créé une chaine YouTube où elle propose des tutoriels de maquillage. Sa popularité a suscité l’envie d’autres femmes. Il existe un peu moins de 400 influenceuses de moindre envergure. Celles-ci disposent de moins d’abonnées, mais visent toutes à en faire un emploi à temps plein.

Effectivement, les influenceuses voilées se multiplient. Tous les mois nous pouvons voir l’apparition d’une demi dizaine de nouvelles femmes voilées qui tentent de crée une communauté et d’investir le terrain des influenceuses.  Que cela soit sur les réseaux sociaux ou sur YouTube, aujourd’hui il devient simple de trouver des tutoriels sur « comment mettre un voile beau et rapide ». Comme l’évoquait notamment Lucie Le Guen-Formenti, ces YouTubeuses sont de plus en plus influentes et aident à « la construction d’une identité musulmane » pour ces femmes qui restaient sans modèle « célèbre » jusque-là. Comme l’évoque Rome Manon, enseignante a l’Université catholique de Louvain dans son article « La crédibilité des partenariats entre influenceurs digitaux et marques », les marques trouvent leur intérêt à faire promouvoir leur article à travers les partenariat auprès d’influenceurs. Qu’en est-il pour les influenceurs ? Plusieurs enquêtes ont été menées pour mesurer le gain des influenceuses via cette activité. Il est clair qu’une réelle économie est née de ce système.

Mais que représente ce marché en termes de chiffre ?

En ce qui concerne l’argent généré par cette économie, il est compliqué de définir avec précision ce que chaque influenceuse gagne, mais toute fois une fourchette a été donné suite à l’enquête du magazine Maurice Style. Dans son article « Combien gagne un influenceur Instagram ? » le magazine révèle des chiffres importants. Si l’on en croit son investigation, les revenus des influenceurs sur Instagram seraient les suivant :

De 20K à 50K = 300€ à 1000€ par mois.

De 50K à 100K = 500€ à 2000€ par mois.

De 100K à 200K = 1000€ à 5000€ par mois.

De 200K à 1M + de 2000 à 20 000€ par mois.

> 1M = 20 000 à 100 000€

Ainsi, comme les chiffres l’indique ce marché peut être très lucratif pour celles qui s’y insèrent. Mais elles n’ont pas toutes fait ce choix. Un autre terrain a été investi par les femmes voilée via les réseaux sociaux : celui de l’entreprenariat.

Photographie : © Emna Jaïdane

La porte vers l’indépendance

Fatiguées de chercher indéfiniment dans les boutiques une longue jupe ou de se contenter d’un châle en guise de voile, ouvrir leur boutique en ligne est apparu comme une évidence pour ces mordues de mode. Répondant à une demande conséquente, ces e-commerces ne cessent de se développer un peu partout en France. Lona est un parfait exemple d’entrepreneure musulmane. Depuis le lancement de son e-shop il y a trois ans, elle a pu développer son activité à échelle nationale, notamment grâce à Instagram, où elle cumule plus de 25000 abonnées.

« Je me projette vraiment à long terme grâce aux réseaux sociaux. Je me dis que ça ne fait que commencer. Ce n’est pas près d’être fini. Quand je vois comment ça évolue, il y a deux trois ans de ça et aujourd’hui, je me dis dans dix ans, qu’est-ce que ça va devenir ? » nous affirme Lona.

Son histoire n’est pas singulière, des centaines de musulmanes ont elles aussi créé une communauté sur les réseaux sociaux et ont pu monter leur propre structure. D’ailleurs pour notre influenceuse Kenza, le but ultime de sa notoriété est l’indépendance « Je compte plutôt créer ma propre sécurité en utilisant ma notoriété pour lancer ma boutique en ligne. Je sais que mes premières clientes seront mes abonnées ». Effectivement, que cela soit dans la mode ou dans d’autre domaine, les femmes voilées ont pu voir dans l’entreprenariat une forme de liberté. Travailler depuis chez soi permet effectivement de ne plus entrer en opposition avec la loi. Pâtisserie, création de bougies ou location de robe de soirée, l’entreprenariat est investi sous toutes sesformes.

L’entreprenariat ethnique est un domaine en pleine extension en France. Emmanuel Ma Mung, géographe et directeur de recherche au CNRS s’est penché sur la question. Dans son ouvrage Sociologie du Travail, il réserve une partie à ce qu’il appelle« L’entreprenariat ethnique »en France. Il y aborde notamment la reconstitution des communautés à travers l’entreprenariat.  Même si cette forme de travail vient donner un élément de réponse et une certaine autonomie, il n’en reste pas moins une activité qui ne leur permet pas de créer des relations sociales que nous qualifierons de « classiques » (hors relations virtuelles). La fréquentation quotidienne d’un groupe de pairs (au lycée, à l’université, en formation, ou plus généralement dans le cadre scolaire) ou de collègues dans une équipe de travail en entreprise, n’est pas possible. En s’opposant au système hiérarchique classique de l’entreprise, l’influenceuse n’est pas confrontée spontanément à des professionnels plus expérimentés dans son domaine d’exercice, ainsi se projeter vers des perspectives d’avenir professionnel est une tâche plus compliquée. D’autre part, s’il y a contact virtuel avec des abonnés, d’autres influenceurs et des entreprises, le contact humain est lui presque perdu. Les compétences d’expressions en situation de dialogue à deux ou à plusieurs, souvent présentes en entreprises, sont atrophiées, au profit de relations dématérialisées.   Ainsi cela vient questionner les contraintes liées à ces activités. Malgré les grands avantages de ce mode d’activité, l’entreprenariat retire une grande part de la sociabilité de ces acteurs. Dans la balance bénéfice/inconvénient, tout le monde n’y trouve pas nécessairement son compte.

Malgré les inconvénients du secteur, l’entreprenariat reste une des formes les plus prisées par les femmes musulmanes et voilées. En regardant de plus près leur commerce de mode, un style commun émerge, celui du Modest Fashion.

Photographie : © Emna Jaïdane

Modest Fashion : elles créent la tendance

Depuis un peu moins de huit ans le concept de Modest Fashionest de plus en plus présent dans le domaine de la mode. La mode dite « Modest» ou « pudique » est un style respectant l’éthique musulmane. Vêtement ample et souvent opaque, le Modest Fashiona été impulsé par les femmes musulmanes, provenant de Dubaï ou des Émirats. Mixé avec un style occidental, aujourd’hui ce style est la conjugaison de style européen et d’influence orientale. Plusieurs enseignes ont succombé à cette tendance. Dolce & Gabannaa été une des premières marques de luxe a créé une collection complète de robes et de voiles, ce qui a provoqué un tôlé médiatique. Bien loin d’être les seules, aujourd’hui le Modest Fashioninspire les plus grands noms de la mode et n’a pas fini de séduire les scènes de la haute couture.  Si l’on se réfère au rapport de Thomson Reuters « Global Islamic Economy », les musulmans aurait généré pas moins de 266 milliards de dollars en « Modest Fashion» en 2013. Ces derniers prévoient 484 milliards en 2019.

Turbanista, hijabista, ou encore mipsterz(contraction de musulmans et hipsters), depuis 2010 plusieurs tendances sont apparues suite à l’élan des bloggeuses musulmanes. Shelina Janmohamed, vice-présidente de l’agence de publicité Ogilvy Noor, s’exprime à ce sujet : « Les femmes musulmanes sont proactives, énergiques et influentes et elles font bouger les choses. Elles veulent prendre la parole et faire valoir leur identité à leur façon, avec leurs propres termes. La mode en fait partie ».

Influenceuses, entrepreneures, ou encore Youtubeuses, elles développent sous différentes formes ces modèles. Toutes ces nouvelles formes de travail sont venues répondre à un besoin important pour ces françaises musulmanes et voilées. Au vu de ce système et de la professionnalisation des influenceuses, la contrainte précitée s’est transformée en force pour beaucoup de musulmanes. Les autres femmes ont pu trouver des modèles de réussite qui leur étaient jusque-là inconnus. De nouvelles formes d’emplois se développent et offrent l’opportunité de travailler en accord avec leur identité et spiritualité. Toutes ces nouvelles formes d’emplois nous ont amené à une conclusion étonnante : Les contraintes législatives et sociales ont amené ces femmes à trouver leur propre voie. Lorsque l’être humain sait transformer ses freins en force, c’est là qu’il crée ce qui lui semblait être impossible. Aujourd’hui ces femmes voilées sont devenues des modèles pour leur communauté et elles ont su ouvrir la porte à d’autres femmes se trouvant dans le même cas.

Toutefois, il semble important de rappeler que cette forme de travail reste une niche. Que cela soit dans le cas des femmes voilées ou non, le métier d’influenceuse ou d’entrepreneure ne correspond pas à tous les profils. Il ne peut donc pas être considéré comme une solution ou une réponse directe à l’injonction posée par la loi. Même si cette forme de travail reste une grande source d’inspiration pour les femmes voilées, elle constitue tout de même un accès à l’emploi relativement invisible hors numérique.

Légendes :

  1. .Libération privée, Incubateur d’entreprises à Aubervilliers, novembre 2018. Photographe : Emna Jaïdane. Le showroom de Kenza, propriétaire du compte instagram « Classy Mastour » de prêt-à-porter se situe dans un incubateur d’entreprises à Aubervilliers. L’intérieur est coloré, agréable, moderne, refait à neuf pour le plaisir des clientes, tandis que le reste du bâtiment est froid et impersonnel.
  1. Libération privée, Incubateur d’entreprises à Aubervilliers, novembre 2018. Photographe : Emna Jaïdane. L’accueil des clientes est très important pour Kenza, elles doivent se sentir à l’aise, et profiter d’un service de qualité, comme dans n’importe quelle entreprise.
  1. Libération privée, Incubateur d’entreprises à Aubervilliers, novembre 2018. Photographe : Emna Jaïdane. Il a été question de montrer le contraste entre les conditions créées par Kenza, qui a rendu son showroom agréable, attrayant, et l’incubateur d’entreprise plutôt délaissé, presque déserté. Peu importe les conditions de son environnement, la discrimination, l’influenceuse les a dépassées pour créer son entreprise à son image.

Références :

Lucie LE GUEN-FORMENTI, « De la mise en scène pudique comme expression d’une morale musulmane sur Youtube », tic&société [En ligne], Vol. 9, N° 1-2 | 1er semestre 2015 – 2ème semestre 2015, mis en ligne le 01 février 2016, consulté le 19 janvier 2019. URL : http://journals.openedition.org/ticetsociete/1824 ; DOI : 10.4000/ticetsociete.1824

Rome, Manon. La crédibilité des partenariats entre influenceurs digitaux et marques. Louvain School of Management, Université catholique de Louvain, 2017. Prom. : Schuiling, Isabelle.

Emmanuel Ma Mung, L’entreprenariat ethnique en France, Sociologie du Travail, Vol. 36, No. 2, MIGRATION ET TRAVAIL (juin 1994), pp. 185-209

Terray Emmanuel, « La question du voile : une hystérie politique », Mouvements, 2004/2 (n° 32), p. 96-104. DOI : 10.3917/mouv.032.0096. URL : https://www.cairn.info/revue-mouvements-2004-2-page-96.htm

3 comments

  1. Le voile sur Instagram comme nouvel espace d’expression de soi (comme le dit Kenza), le réseau social constitute une possibilité d’étendre la religion à des fins monétaires (entreprise, partenariats) et marketing. En effet, les influenceuses voilées peuvent en faire un réel atout professionnel et se différencier des influenceuses « normées », que l’on a l’habitude de voir lorsque l’on parcourt l’application.

    En cela, Instagram permet une tolérance plus grande sur cela que la loi n’autorise pas (le port du voile à l’école ou au travail) selon Ghizlane. Instagram serait donc au-dessus des lois établies par l’Etat, cela donne l’illusion que la barrière virtuelle élimine les lois et les normes, dans un tout autre système régi par l’Internet.
    C’est comme si l’écran était lui-même un voile mais avec une plus grande transparence car le compte des influenceuses est rendu public, donc visible aux yeux de tous. On a donc affaire à cette ambivalence où la femme voilée est visible sur Instagram mais n’est pas autorisée à le porter en public. Instagram lui permet en quelque sorte d’avoir accès à une « deuxième vie » ou une « vie parallèle », où elle peut raconter son histoire, partager ses « tips », s’exprimer sans être contrainte, reprendre les codes des influenceuses sur les réseaux sociaux en les réinvestissant à sa manière.

    On souligne notamment l’importance du nombre d’influenceuses voilées qui est grandissant selon les propos de Ghizlane qui nous font comprendre que cet essor est en marche car il touche les grandes marques, type Zara etc. Les femmes voilées qui n’utilisent pas forcément Internet peuvent se reconnaître dans ces magasins qui proposent des vêtements adaptés, s’identifier, se soutenir, se suivre sur les réseaux sociaux.

    On note la notion employée par Ghizlane qui est « entrepreneuse musulmane » qui est une façon de se lancer dans l’entreprenariat, en s’adaptant directement à son public (préalablement repéré sur Instagram, comme le témoignage de l’influenceuse interrogée le laisse entendre : « Je sais que mes premières clientes seront mes abonnées »), affirmer son mode de vie, s’insérer dans la vie professionnelle (de manière plus douce, comme le début du texte l’indique « Cette loi est souvent vécue comme une contrainte sociale pour ceux et celles concernés »).
    Dans les institutions, elles doivent « renoncer à leur identité » pour gagner leur vie, tandis qu’ici, elles peuvent vivre de leur passion en étant plus libres.

    De facto, elles gagnent des abonné(e)s, forment des communautés, fédèrent un grand nombre d’autres femmes voilées qui peuvent aussi être elles-mêmes à travers ces « modèles » Instagram.

    Grâce à cela, l’article nous fait comprendre que renoncer à son identité dans le secteur public – et privé – n’est plus vu comme un « échec » pour ces femmes voilées qui veulent être indépendantes professionnellement car Instagram, et plus largement, les réseaux sociaux ont permis de
    développer des nouveaux corps de métiers dans le numérique qui leur permet d’accéder à des vocations qui leur conviennent, en faisant du voile un atout comme une revendication assumée et dévoilée.

    Cependant, cela suppose que toutes les femmes voilées souhaitant emprunter ce chemin là doivent être en possession d’Internet et maîtriser les codes des réseaux sociaux (création de site, web 2.0, etc.). Cela ne peut donc pas s’appliquer à toutes les femmes voilées mais s’adresse à une tranche particulière, où il serait intéressant de mener une enquête sociologique, voire empirique.

    Aussi, interroger la question du voyage qui est un motif récurrent et central constamment repris par les influenceuses. Dans quelle mesure les influenceuses voilées pourraient-elle se le réapproprier ?

  2. Le métier d’influenceuse : une solution aux discriminations que subissent les femmes voilées ?

    À la lecture de cet article, nous saisissons bien les multiples difficultés qu’engendrent les différentes lois ou « pratiques » discriminatoires ou discriminantes – nous entendons par « pratiques » ici les diverses discriminations à l’embauche – touchant les femmes voilées en France. Il nous donne également à saisir la perspective de ces femmes voilées : à savoir comment elles vivent l’injonction à retirer leur voile qui se vit difficilement en lien avec des questions religieuses, de construction d’identité et de représentation de soi. Nous comprenons bien comment la perspective d’une vie professionnelle sur les réseaux sociaux vient répondre aux différentes problématiques qui touchent l’existence de ces femmes dans un pays où le voile est construit – politiquement et médiatiquement – comme extérieur à ce que serait l’ « identité française ». Par ailleurs, cet article nous montre, à travers l’exemple des influences voilées et de la « mode » des « vêtements islamiques », l’importance et l’expansion, du marché ou du « bizness » « halal ». Ainsi que les offres, que cela peut représenter, en termes d’emplois, pour des personnes qui peuvent être discriminées et marginalisées en raison de leurs croyances religieuses.

    Néanmoins nous pouvons légitimement poser plusieurs questions. En effet, ici est présenté le métier d’influenceuse comme pouvant remettre en cause ou contourner le système de discriminations subi par les femmes voilées. Nous aimerions pouvoir évaluer cela, savoir quels sont les revenus perçus par ces personnes ou tout du moins en avoir une « fourchette ». Cette question de l’appréhension du phénomène ne concerne pas seulement les revenus mais également ce mouvement de « masse » qui est qualifié ainsi dans l’article. Nous aimerions avoir une photographie de ce que représente le monde des influenceuses voilées en terme de nombre, d’ordre de grandeur afin d’en avoir une approximation réaliste.

    On aimerait donc pouvoir quantifier ce phénomène, pour tenter de répondre à une question qui nous apparaît essentielle : les réseaux sociaux, le métier d’influenceuse peuvent-ils vraiment répondre aux discriminations qui touchent les femmes voilées sur le marché de l’emploi ? Peut-on réellement parler de voie professionnelle viable ou tout du moins présenter cela comme solution quand cela ne représente que quelques centaines de personnes par pays ? Nous aimerions donc savoir combien vivent réellement de ces activités ! On perçoit bien les difficultés à la fois personnels et pratiques de lois et de « pratiques » discriminantes, on voit moins en quoi les réseaux sociaux peuvent-être une réponse pour la majorité des femmes voilées discriminées, bien que comme vous le dîtes il s’agisse d’un phénomène exponentiel mais en termes économique : combien de femmes en vivent ? Toutefois, il peut s’agir pour nous, peut-être, d’une des réponses, qui elle s’inscrit dans une logique plus globale d’auto-organisation des minorités discriminées mais qui ne peut se résumer au métier d’influenceuse.

    Ces interrogations se retrouvent dans le cas personnel de Kenza, on aimerait pouvoir quantifier : combien de likes ? Combien d’abonnés ? Combien en terme de revenus ? Ou tout du moins en avoir une approximation. Une comparaison avec d’autres influenceuses voilées et non voilées serait également utile pour se rendre compte de l’importance du sujet.

    Il nous apparaît donc que le sujet n’est pas seulement l’utilisation de la « différence » – le terme de « différent » est aussi à questionner : sont-elles vraiment différentes ? N’est-ce pas un contexte qui les construit comme différentes ? Ne risque-t-on pas d’essentialiser à nouveau ces femmes en les qualifiant de la sorte ou en reprenant le « voile » comme symbole de la « différence »… – mais bien une tentative de trouver des voies professionnelles pour ces femmes dans un contexte discriminatoire. Mais ce type de voies, que dessinent certaines femmes est-il le meilleur moyen de lutter contre les discriminations qui touchent ces personnes dans leur ensemble ? L’objet est nous semble-t-il présenter comme une solution viable ; alors que la question de la racine du problème, que sont les discriminations et le racisme, que vivent ces femmes n’est pas réellement posé. Il s’agirait donc en complément de faire un pas de côté, de mettre à distance un « objet » qui peut paraître séduisant – la réussite de quelques unes sur internet – mais qui ne peut – ni ne doit ? En ce sens que la solution apparaît plutôt être l’égalité et la non discrimination – être la solution au contexte discriminatoire à l’égard de ces femmes.

  3. Merci de votre commentaire qui est très pertinent et qui nous a permis de développer quelques pistes réflectives à ce sujet. Effectivement, avoir une fourchette des revenus permettrait d’avoir une idée plus précise du modèle économique sous-jacent. Toutefois, il semble assez complexe de quantifier les salaires exacts de chaque influenceuses étant donné que ceux-ci résultent de plusieurs variantes tel que la « notoriété » (en nombre d’abonnés) mais aussi de la popularité. Comme nous le précisais Kenza pendant l’entretien, certaines influenceuses ont beaucoup d’abonnés mais peu d’influence : les annonceurs mesurent aisément ce phénomène, en voyant, suite à un partenariat proposant d’acheter un certain produit, le nombre de commandes passées. Ainsi le “salaire” est proportionnel au succès des partenariats soit à la réactivité du marché que compose les abonnés de l’influenceuse en question. Seuls les annonceurs ont accès à cette information. Toutefois la fourchette tirée du magazine Maurice Style nous semble être pertinente et peut tout à fait être prise en compte afin de donner un ordre de grandeur du marché.

    D’autre part, l’utilisation du terme « différente », peut en effet sembler de prime abord réducteur ou du moins peut sembler essentialiser ces femmes. Néanmoins, elles se décrivent elle-même comme étant perçues comme différentes et c’est cela même qui a été le moteur des actions menées dans le sens de la professionnalisation.
    Aussi, si l’article présente la profession d’influenceuse comme une alternative à un système français discriminatoire à l’embauche, il serait maladroit de l’entendre d’une part comme une solution magique et automatique répondant à cette discrimination même, d’autre part permettant de résoudre en masse le chômage qu’elle provoque. Le succès sur les réseaux sociaux découle d’abord de la popularité d’un individu chez une masse d’individus. Il est donc par définition basé sur une exception. Ce schéma n’est donc pas applicable à grande échelle : si tout le monde était influenceur, personne ne serait influencé.

    Ainsi, ces comptes ne prétendent pas être une réponse directe aux problématiques survenu suite à la loi de 2004 en France, mais permettent de jouer le rôle de plateforme d’échange et d’expression d’identité pour les femmes abonnées. Ils démontrent qu’il est possible d’évoluer, lucrativement, dans le domaine professionnel, sans subir un système discriminatoire, en faisant preuve de créativité et d’esprit d’entreprenariat.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *