numérique investigation https://numerique-investigation.org Enquêtes sociophotographiques Université Paris 8- ENS Louis-Lumière Thu, 25 Feb 2021 13:37:09 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=5.5.3 https://numerique-investigation.org/wp-content/uploads/2020/06/cropped-loupe-32x32.png numérique investigation https://numerique-investigation.org 32 32 Les batailles de la visibilité sur Instagram https://numerique-investigation.org/les-batailles-de-la-visibilite-sur-instagram/5903/ https://numerique-investigation.org/les-batailles-de-la-visibilite-sur-instagram/5903/#respond Thu, 17 Dec 2020 17:49:33 +0000 https://numerique-investigation.org/?p=5903 Sur le réseau social Instagram, certains utilisateurs sont prêts à tout afin d’augmenter leur nombre d’abonnés. Ils se surexposent, cannibalisent la popularité des autres, jusqu’à, parfois, avoir recours à la violence. Face aux messages de haine ou de harcèlement qu’ils peuvent recevoir, ces instagrameurs n’abandonnent pas leur objectif principal : gagner un maximum de visibilité.

Ils sont plus d’1 milliard à disposer d’un compte sur le réseau social Instagram, créé en 2010. Ces utilisateurs peuvent consulter des photos et des vidéos liées à leurs centres d’intérêt et s’y abonner. Les profils rassemblant un nombre élevé d’abonnés sont souvent centrés sur une thématique particulière et profitent de cette popularité pour gagner de l’argent par le biais de contenus publicitaires. Une pratique qui relève du marketing d’influence. Instagram est également utilisé par des artistes pour promouvoir leur activité et élargir leur communauté. La volonté de toucher un grand nombre d’internautes est alors suscitée par des finalités professionnelles. Mais cette quête de visibilité est aussi recherchée par nombre d’amateurs .

Dans notre enquête, nous étudierons les raisons qui motivent ces usagers à un tel désir d’exposition ainsi que les méthodes qu’ils utilisent pour le satisfaire. Nous nous sommes appuyés sur des entretiens avec deux « instagrameurs » au profil différent. Ines, une jeune femme d’origine marocaine installée en France depuis trois ans, est la sœur d’une jeune célébrité dans le monde arabe, plus particulièrement au Maroc. Son compte Instagram rassemble plus de 45 000 abonnés. Et Mr.Nouar un comédien français de 32 ans suivi par 165 000 personnes. Nous considérons Ines comme une amatrice et Mr. Nouar comme un professionnel.

S’abonner à des inconnus

La spécificité d’Instagram, et plus précisément la typologie des réseaux sociau, a été analysée par Dominique Cardon dans son ouvrage Culture numérique1. L’auteur montre que Facebook favorise les relations préexistantes, la liste d’amis étant limitée à 5000. Contrairement à Instagram, qui permet d’être suivi par des milliers – voire des millions – de personnes, qu’on n’appelle pas « des amis » mais plutôt des followers. Il est donc fréquent de s’abonner à des personnes qui nous sont inconnues dans la vraie vie. Instagram est plutôt considéré comme une plateforme de partage de contenu.

Sur les médias sociaux, se distinguer nécessite d’être très actif et présent régulièrement. Plus notre profil numérique est à jour, plus il attire des visiteurs. Le fait de maximiser sa visibilité relève d’une forme d’économie de l’attention. Non pas des plateformes, mais plutôt des utilisateurs. En effet, comme l’a affirmé Fabien Granjon, « Plus on dévoile, plus on a d’amis2 » (Granjon). Ces propos sont en concordance avec les affirmations de Mr.Nouar.

« On a envie de tout voir. Donc il faut quand même montrer des choses »

Mr.Nouar

Les instagrameurs amateurs laisse leur profil ouvert au public dans la plupart des cas. Ils réussissent à générer un trafic considérable sur leur compte en ayant recours à différentes techniques. Rappelons que, derrière ces comptes, il n’y a pas – ou peu – d’activité professionnelle. Pourtant, malgré le fait qu’ils peuvent être victimes cyberviolence, ces instagrameurs n’abandonnent pas la surexposition sur ce réseau social.

« Les batailles de la visibilité » – © Lavigne Clémence, ENS Louis-Lumière, 2020.

Profiter de la visibilité d’une célébrité

Dans la course à la célébrité sur Instagram, la répartition des chances est inéquitable. En effet, ceux qui possèdent un lien social fort avec une célébrité peuvent profiter de sa popularité pour augmenter leur visibilité. Il suffit de partager quelques photos avec elle pour voir le nombre des abonnés s’accroître. Jetons un simple coup d’œil sur les comptes Instagram des enfants des stars. Par exemple, sur celui de la fille des deux acteurs Courteney Cox et David Arquette, Coco Arquette3. Agée de 16 ans, elle est déjà suivie par 334 000 personnes bien qu’elle ne partage que son quotidien. La situation de notre interviewée Ines est tout à fait similaire.

« Je me dis toujours, ils me parlent parce que je suis la sœur de Hamza et tout, j’ai des abonnés et là les gens malheureusement ne voient que ça »

Ines

Le contenu partagé par Ines ne fait pas partie d’une thématique particulière. En effet, elle ne se définit pas comme une influenceuse. Et elle n’a même pas l’objectif de l’être (« je compte pas faire un projet ou quelque chose avec Instagram […] Honnêtement ça m’intéresse pas trop»). Cependant, son profil reste ouvert au public et régulièrement alimenté. Ines ne montre pas une volonté propre d’étendre son réseau. Néanmoins, dans la mesure où elle ne privatise pas son compte, elle continue à profiter de l’opportunité d’une grande visibilité.

La violence pour gagner en visibilité

Notre entretien avec Mr.Nouar nous a fait découvrir une technique assez récurrente utilisée par certains internautes afin de se rendre visibles. Ils s’imposent sur les publications d’autres comptes possédant déjà une grande audience et tentent de la captiver en ayant recours à la violence.

« Il y a des personnes qui laissent des commentaires aussi, on va dire un peu durs, mais pas forcément parce que ils m’aiment pas, c’est juste parce que en fait ça fait des likes. Quand tu mets une vanne marrante ou un truc dur ça fait des likes et ils veulent juste qu’on les regarde et qu’on like leur commentaire, que les gens réagissent en fait » Mr.Nouar

En marge de l’agresseur et la victime, un troisième acteur, passif a priori, participe au phénomène. Il s’agit de tous les utilisateurs qui visionnent et réagissent aux publications. Avec 165 000 abonnés, le contenu partagé par Mr.Nouar sur son profil, étant ouvert aux commentaires et donc à l’interaction, se révèle un espace propice pour celui qui cherche à se manifester et créer le buzz. D’où la tentation d’un comportement haineux et violent dans le but de la cannibalisation de la popularité d’autrui en suscitant des réactions et donc de l’intérêt. La présence des autres internautes constituent une forme de caisse de résonance dont l’agresseur a besoin afin d’être remarqué par le plus grand nombre.

« Les batailles de la visibilité » – © Lavigne Clémence, ENS Louis-Lumière, 2020.

Des instagrameurs sous surveillance

En se surexposant, les instagrameurs se soumettent à une surveillance très risquée, qui présente des dangers sérieux. Les réseaux sociaux numériques représentent des terrains propices au développement d’une surveillance panoptique. Il s’agit d’un type d’architecture carcérale, imaginée par le philosophe Bentham, dans le but de surveiller les prisonniers sans qu’ils puissent savoir s’ils sont observés. Ainsi naît une forme d’auto-contrôle. Sur internet, nous sommes surveillés par trois acteurs : les plateformes du web, l’Etat, et les autres membres de la société. C’est cette dernière surveillance, interpersonnelle, qui nous intéresse particulièrement dans le présent article. Elle est aussi nommée « latérale » ou « participative »4 (Loveluck).

Sur Instagram, les utilisateurs surveillent et se surveillent. Bien qu’il soit possible de savoir qui a vu nos stories, la plateforme nous cache d’autres informations. « Qui a visité mon profil ? » « Qui a envoyé ma photo ? ». Ce sont des questions que se posent souvent les instagrameurs. En termes de partage de profils ou de publications, des chiffres statistiques sont accessibles mais l’identité des différents acteurs reste inconnue. Ce qui participe au sentiment d’être sous contrôle.

« J’ai les statistiques. Je peux voir, par exemple, combien de personnes ont partagé ma story par exemple ou combien de gens ont partagé ma photo… et des fois je suis curieuse. Des fois, je me dis c’est sûr qu’ils parlent de moi. Parce que, par exemple, je poste une photo et je regarde les statistiques et je vois la photo elle a été envoyée 50 fois. Donc certainement je me pose des questions. Tu vois ! C’est un peu bizarre » Ines

« Suivre » un instagrameur implique parfois une dimension de surveillance. Une forme de crainte émane des propos d’Ines, l’attention excessive pouvant comporter un risque de cyberviolence.

Cyberharceleur ou cybervictime

« Toute personne ayant accès à la technologie peut être potentiellement une cyberharceleur ou une cybervictime5 » (Ozdena et Icellioglu). La cybervictimisation peut se produire suite à un acte de cyberviolence ou cyberharcèlement, des termes analysés Catherine Blaya : « […] le terme cyberviolence […] s’agit de violences ponctuelles et le terme cyberharcèlement lorsque ces violences sont répétées au moins une fois par semaine sur une durée d’un mois6 » (Blaya).

Cependant, ce risque est plus ou moins important selon le comportement numérique de l’internaute. Dans une courte synthèse, « Des facteurs de risque associés à la cybervictimisation et à l’implication en tant qu’auteur dans la cyberviolence7 », Catherine Blaya résume : « Le temps passé en ligne, une forte présence sur les réseaux sociaux associée à la publication d’informations personnelles ou de documents ou photos de l’ordre de l’intime font consensus8. » (Blaya).

En outre, lorsqu’un compte Instagram gagne en visibilité, sa communauté augmente en attirant des internautes inconnus, amplifiant ainsi les risques liés à la surexposition. Ce phénomène a été étudiée par Ybarra et ses collègues qui concluent : « Parler avec des personnes connues uniquement en ligne (« étrangers ») dans certaines conditions est lié à la victimisation interpersonnelle en ligne9 » (Ybarra, Mitchell, Finkelhor et Wolak). En acceptant ces derniers sur son profil, l’instagrameur leur permet de le surveiller. Et ce, sans chercher à les surveiller à son tour. Les comptes étudiés présentent en effet un grand décalage entre leur nombre d’abonnés et d’abonnements.

Le contenu partagé par l’usager représente un facteur de risque plus important. Toutes les informations ne sont pas perçues de la même manière par les abonnés et dans certains cas, elles provoquent des messages violents, haineux voire sexuels. Ines nous a déclaré avoir reçu plus des messages sexuels (« des gens qui envoient leurs parties intimes ») selon ce qu’elle partage, notamment l’été, parce qu’elle est « on va dire moins habillée que d’habitude ».

« Les batailles de la visibilité » – © Lavigne Clémence, ENS Louis-Lumière, 2020.

Contrôle social et vigilantisme

Dans une continuité entre le monde en ligne et hors ligne, le respect des normes sociales persiste sur le cyberespace. Par le biais d’une surveillance numérique, des usagers exercent un contrôle social (social-group control) sur les instagrameurs. Ils veillent à ce que les comportements des individus restent dans un cadre standardisé.

« Des fois, je reçois aussi « t’es musulmane et tu t’habilles comme ça, tu t’habilles vraiment moitié nue » et tout »

Ines

Venue d’un pays musulman, Ines est supposée suivre les codes sociaux et religieux imposés par une communauté musulmane fortement présente dans sa liste d’abonnés au vu de ses origines. Ce témoignage met l’accent sur le niveau d’attention porté par les internautes sur des choix personnels. Une attention qui se transforme parfois en cyberharcèlement ou cyberviolence, dans une forme exacerbée de vigilantisme. La personne victime de vigilantisme est perçue par ces « vigiles » comme une menace aux standards de la société qu’ils défendent.

Un besoin de reconnaissance

Le fait de se sentir surveiller et de vivre des expériences de cyberviolence n’empêche pas l’utilisation massive des médias sociaux et la surexposition. Plusieurs facteurs motivent ces internautes et les amènent à tolérer la dimension négative du cyberespace.

« Je reçois beaucoup de messages sympas. […] Ça me fait plaisir. Ça fait plaisir les compliments. Tout le monde aime les compliments »

Ines

Tout d’abord, le désir d’extimité, défini ainsi par Serge Tisseron : « le processus par lequel des fragments du soi intime sont proposés au regard d’autrui afin d’être validés10 » (Tisseron). Un désir fondamental chez l’être humain, qui pré-existe au monde du numérique. Internet et les réseaux sociaux représentant un outil très efficace pour permettre à tout-un-chacun d’assouvir ce désir inné d’attention. Le but est principalement d’obtenir la reconnaissance et le respect d’une communauté afin de consolider son estime de soi et satisfaire son ego. Sur Instagram, la validation du soi intime, pour reprendre des termes de la définition de Tisseron, prend la forme de commentaires, messages ou encore des likes.

L’autre… réduit à un clic

La notion de capital social a souvent été prise comme cadre théorique pour les recherches qui s’intéressent aux usages d’Internet. Cependant, notre enquête nous a amené à privilégier l’idée de « la promotion de l’estime de soi14» (Tisseron).

« Moi honnêtement je n’ai pas Instagram pour faire des connaissances. Ça m’intéresse pas trop de faire des connaissances. Après ça m’arrive. C’est au feeling. Mais je n’aime pas trop discuter avec les gens que j’ai jamais vu » Ines

Ce témoignage montre « une absence totale de considération pour l’autre comme individu et comme personne15 » (Schmelck). L’autre est vu comme une source de gratification. Un moyen d’atteindre la confirmation de soi.

Bricoler son image numérique

Ceux qui s’exposent exercent également une forme de pouvoir : ils contrôlent ce qu’ils montrent et, a contrario, ce qu’ils cachent sur leur profil. La frontière qu’ils tracent entre le privé et le public est loin d’être anodine. « Les études un peu fines montrent qu’en réalité, les internautes ne se livrent pas de façon irréfléchie sur le web, qu’ils n’y disent pas tout et n’importe quoi11 » (Cardon). Tout est calculé et vise un but précis. A travers le contenu qu’il diffuse sur ses réseaux, l’internaute fabrique sa propre identité numérique, qui peut parfois ne pas correspondre à la réalité. De plus, on se donne souvent une identité différente suivant la typologie de la plateforme. « Ils jouent avec les images qui les représentent, et ils proposent volontiers des images fantaisistes d’eux-mêmes sur Internet afin d’en tester la validité auprès des autres internautes12.» (Tisseron)

« Je peux partager des moments [de ma vie]. Je peux … partager des choses que je veux que les gens regardent, ça me dérange pas, je montre ce que je veux en fait »

Ines

Un Instagrameur ne montrera que les facettes de sa personnalité qu’il souhaite faire valider par ses abonnés. Ainsi, la construction de l’identité numérique se base sur la mise en avant des singularités individuelles, comme l’ont souligné Fabien Granjon et Julie Denouël : « Ils manifestent donc des aspects de leur identité qu’ils considèrent comme essentiels à leur épanouissement personnel13 » (Granjon et Denouël). L’instagrameur espère ensuite obtenir l’approbation de son contenu partagé, ce qui lui apporterait reconnaissance et épanouissement.

Minimiser le risque

Le risque de violence étant inhérent à l’exposition sur les réseaux sociaux, l’internaute met en place des stratégies de défense et modifie ses habitudes. Par exemple en adaptant à son avantage les paramètres de confidentialité présentés par la plateforme, afin de mieux gérer sa présence sur les réseaux sociaux.

« Je fais des story « amis proches », […] amis proches c’est que mes amis » Ines

La fonctionnalité « amis proches » d’Instagram permet de réserver certaines stories à quelques abonnés seulement. En l’activant, les usagers limitent la visibilité du cyberespace dans lequel ils s’exposent.

Ines a également opté pour une distanciation avec les inconnus, plus particulièrement les hommes, suite aux mauvaises expériences qu’elle a vécues.

« Mais honnêtement je vais pas te mentir, je réponds qu’aux filles. Je réponds pas aux mecs. Parce que tu sais. Je réponds, après oui salut ça va, t’es trop bonne. Du coup je réponds généralement aux filles et aux gens que je connais depuis des années »

Ines

En réaction à la cyberviolence, Ines « bloque ! Direct ! ». Ainsi, l’agresseur ne peut plus la contacter ni intervenir sur son compte. Parfois, elle décide de dénoncer certains comportements en les exposant par des captures d’écran en story, notamment en ce qui concerne les messages violents et/ou sexuels. Ainsi, elle reçoit le soutien de sa communauté.

En dépit de ces tentatives de protection et de limitation de la haine, l’instagrameur n’échappe pas à la cyberviolence. Tant qu’il reste exposé à la surveillance des internautes, le risque perdure. Parfois, l’indifférence et la tentative de résistance s’affaiblissent et ces instagrameurs remettent en question leur présence sur les réseaux sociaux. Ines affirme :

« Des fois, je me dis, je pense que je vais refaire un autre [compte]. En privé. Tranquille » Ines

Mais elle ne le fait pas.


[1] Cardon, Dominique, Culture numérique, Presses de Sciences Po, Hors collection, 2019
[2] Granjon, Fabien, « Amitié 2.0. Le lien social sur les sites de réseaux sociaux », Hermès, La Revue, n° 59, pp 99 -104, 2011/1
[3] https://www.instagram.com/p/Btt1hkJlGPE/
[4] Loveluck, Benjamin, « Le vigilantisme numérique, entre dénonciation et sanction », Politix, n°115, pp. 127 – 153, 2016
[5] Melis Seray Ozdena, Serra Icellioglu, “The perception of cyberbullying and cybervictimization by university students in terms of their personality factors”, Procedia, Social and Behavioral Sciences, N°116, 2014. Traduction personnelle: anyone with access to technology can be a cyberbully or can be a cybervictim
[6] Blaya, Catherine, « Le cyberharcèlement chez les jeunes », Enfance, Presses Universitaires de France, N° 3, pp. 421-439, 2018/3
[7] Idem
[8] Idem
[9] Ybarra, M., K.J. Mitchell, D. Finkelhor and J. Wolak (2007b) ‘Internet Prevention Messages: Targeting the Right Online Behaviors’, Archives of Pediatric Adolescence Medicine 161(4): 138–45. Traduction personnelle : Talking with people known only online (“strangers”) under some conditions is related to online interpersonal victimization
[10] Tisseron, Serge, « Intimité et extimité », Le Seuil, Communications, n° 88, pp. 83 – 91, 2011/1
[11] Cardon, Dominique, Culture numérique, Presses de Sciences Po, Hors collection, 2019
[12] Tisseron, Serge, « Les jeunes et la nouvelle culture internet », Empan, n° 76, pp. 37-42, 2009/4
[13] Granjon, Fabien et Julie Denouël, « Exposition de soi et reconnaissance de singularités subjectives sur les sites de réseaux sociaux », Sociologie, Presses Universitaires de France, Vol. 1 pp. 25-43, 2010/1
[14] Tisseron, Serge, « Intimité et extimité », Le Seuil, Communications, n° 88, pp. 83 – 91, 2011/1
[15] Schmelck, Clara, « Des ados en quête de visibilité », Médium, Association Médium, N° 54 pp. 113-124, 2018/1

 

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Le livre numérique ne remplacera pas le livre imprimé! https://numerique-investigation.org/le-livre-numerique-ne-remplacera-pas-le-livre-imprime/5139/ https://numerique-investigation.org/le-livre-numerique-ne-remplacera-pas-le-livre-imprime/5139/#respond Sun, 13 Dec 2020 19:30:14 +0000 https://numerique-investigation.org/?p=5139 Si l’avènement du livre numérique marque un tournant important sur le marché du livre et de l’édition, il est toutefois illusoire de penser que cette tendance puisse se substituer au traditionnel livre imprimé. Même si ce support offre des usages et des avantages indéniables permettant une adaptabilité aux différents profils et besoins des lecteurs, le livre numérique n’est pas une solution miracle...

La numérisation des contenus et l’internet ont eu un impact significatif sur le marché du livre. Le succès de livres électroniques tels que le Sony Reader, le Barnes & Noble Nook et l’Amazon Kindle ont contribué à stimuler la popularité des livres électroniques. Plus tard, les tablettes et les smartphones ont également contribué à cette tendance croissante. On les retrouve partout aujourd’hui,  dans les entreprises, les administrations ou les bibliothèques. Les livres numériques ou ebook sont porteurs de réalités, usages et besoins très variés.  L’objectif de cette étude est d’examiner le marché du livre numérique et de mettre en évidence les différences existantes avec le marché du livre imprimé afin de répondre à notre interrogation suivante : dans quelle mesure pouvons-nous affirmer que le livre numérique ne remplacera pas le livre imprimé ? Pour cela, nous sommes allés à la rencontre de trois personnes aux parcours et expériences différents. Hervé Le Crosnier, ancien enseignant chercheur à l’Université de Caen-Normandie et éditeur à succès chez C&F éditions qui a fait le pari de l’édition en éditant ses ouvrages aussi bien sur format numérique qu’ en format imprimé,  Demir Tucge étudiante en communication audiovisuelle et chargée de mission au sein de la Fondation Plage pour l’art et Marine Bonnier, libraire à Gibert jeune depuis 2009.

La tendance du livre numérique 

En constante évolution, le marché du livre numérique attire en permanence de nouveaux usagers. En 2019, pour la première fois depuis ses débuts,  le chiffre d’affaires des livres numériques excède les 100 millions d’euros, soit une augmentation de 6 % par rapport à 2017. Cela représente également 14 millions d’exemplaires vendus d’après une étude de l’institut GfK. Attractif en raison de sa fonctionnalité et du libre accès à certaines œuvres, l’offre numérique a convaincu une grande majorité des lecteurs. Les liseuses numériques représentent une nouvelle tendance, un nouveau rafraîchissement de par leur capacité de gestion et de stockage du contenu. Faciles à utiliser, transportables, il est possible de stocker des centaines de livres en un seul endroit. Un clic suffit pour pouvoir en acquérir davantage.  La question du coût est aussi l’un des arguments les plus populaires qui alimentent le débat sur les livres imprimés et électroniques «  Je suis étudiante, j’ai pas forcément un gros budget à consacrer au livre, surtout si c’est pour de la lecture académique je vais surtout utiliser le contenus pour avancer dans mes travaux donc je sais que je vais forcément les utiliser longtemps ou les conserver dans le temps, je vois donc pas l’intérêt d’investir de l’argent dedans », nous explique Tugce.

« j’ai pas forcément un gros budget à consacrer au livre » — Tugce Demir

Le plus souvent, les livres numériques sont proposés à un prix d’achat nettement inférieur à celui d’un livre commercialisé par un éditeur traditionnel. Cela s’explique aussi par le fait que les coûts de production et de distribution d’un livre numérique sont bien inférieurs à ceux d’un livre imprimé.  Pour les livres numériques payants, il existe un seuil psychologique qui se situe entre 5 et 10 euros pour les livres très techniques et/ou traités avec des droits d’image importants. Au-delà de ce prix, un investissement financier ne semble plus justifié. En effet, certains considèrent que le livre numérique ne justifie pas une contribution financière très importante car le fichier numérisé à moins de valeur. Le livre électronique est donc tout à fait abordable. Cependant, tout le monde n’est pas prêt à investir dans un appareil tel qu’un lisseur, qui peut être coûteux. Cela dit, les coûts à long terme d’une utilisation régulière des livres électroniques sont plus avantageux. 

Il existe de nombreux format au livre numérique commercialisé actuellement de titres commercialisés tel que Epub, Kindle (MOBI, AZW3), Fb2; PDF professionnel, Djvu; Office Microsoft Word (Doc, Docx, Rtf), ODT,  text TXT et autres.  Ces applications ou supports de lecture payants ou gratuits sont téléchargeables aussi bien sur les smartphones, tablettes ou ordinateurs. Ajoutez à cela le fait qu’il existe des millions de fichiers PDF et de copies numériques de livres disponibles en ligne, dont beaucoup sont gratuits. Néanmoins, la lecture régulière de livres numériques ne semble pas pour autant  impliquer la disparition de l’utilisation du papier.

Pourquoi les livres imprimés résistent-ils ? 

Les revenus enregistrés par les maisons d’édition sont restés relativement stables au cours des dernières années.  En 2018, les recettes des éditeurs (ventes de livres et de droits) ont augmenté de 2 670 millions d’euros à 2 806 millions d’euros en 2019, soit une hausse de 5 %. En 2019 le le nombre d’exemplaires vendus est à 435 millions, soit une augmentation de 3,8 % d’après le rapport du Syndicat national de l’édition (SNE). Cette stabilisation du marché du livre numérique a deux explications : l’intérêt économique des éditeurs français et l’attachement des lecteurs.

Un choix assumé 

Dans un premier temps, il relève du choix économique adopté par les éditeurs français. Nous le savons, la demande en économie ne décide pas de l’orientation d’un marché « Les éditeurs n’en veulent pas. » avance Sylvie Bosser, maîtresse de conférences et docteure en Sciences de l’information et de la communication à l’Université de Paris VIII. Les éditeurs gagnent davantage sur le livre imprimé que sur le livre numérique. Selon Hervé Le Crosnier, dont les travaux en sciences de l’information et de la communication s’articulent autour de la question des biens communs de la connaissance et de la démocratisation des usages numériques : « Économiquement, le livre imprimé reste plus rémunérateur. Dans notre optique, avec un prix du livre numérique environ de la moitié voire moins que le prix du livre imprimé, nous le considérons comme une « édition de poche », qui paraît donc quand l’équilibre économique du livre a été assuré par les ventes de l’imprimé. Il faut souvent regarder les questions économiques au-delà des questions philosophiques.»

Selon le Syndicat national de l’édition (SNE) la part des ventes numérique dans le chiffres d’affaires est de 8,42% en 2018 ce qui est très faible.  Sur la question de l’édition numérique, nous avons pu interroger Hervé Le Crosnier, selon lui  « Le numérique n’est pas important, c’est l’usage qui peut en être fait, parce qu’il y a un mythe de l’usage des nouvelles technologies , certes l’internet permet le développement des techniques d’éditions mais modèle économique du livre reste et cela quel que soit le support »,  la question ne doit pas être réduite à un déterminisme technologique, il poursuit ainsi «  pour un éditeur, les différences entre l’imprimé et le numérique ne sont pas très importantes. Le travail de réalisation reste essentiellement le même. » Il existe différentes formes d’édition coexistent selon le domaine et le public visé. Si le travail éditorial reste le même, comme l’affirme Hervé Le Crosnier, certaines pratiques d’édition vont elles aussi évoluer, comme par exemple l’identification des textes et des personnes susceptibles de produire en numérique.  Internet doit être considéré comme un allié essentiel pour les ventes,« Internet facilite et accélère la relation avec les libraires, maintenant les lecteurs commandent plus facilement ».

Dans leur ouvrage L’édition à l’ère numérique , 2018 , Benoît Epron et Marcello Vitali-Rosati se proposent de donner un éclairage sur l’impact du numérique non seulement sur les outils, mais plus largement sur la culture numérique de l’édition en analysant les principaux aspects de l’édition qui sont modifiés par les mutations culturelles, sociales et économiques qui caractérisent notre époque. Ils identifient trois fonctions : celle de produire des contenus, celle de les faire circuler et celle de les légitimer. L’édition est donc en mutation, mais elle reste fondamentale.  Deux constats ressortent de leurs réflexions : premièrement, les dispositifs de médiation permettant aux contenus d’exister et de rester accessibles demeurent fonctionnels et ont un rôle essentiel dans nos sociétés ; deuxièmement, il est nécessaire de s’interroger sur les formes et les modalités de ces dispositifs.

« Économiquement, le livre imprimé reste plus rémunérateur » — Hervé Le Crosnier

L’attachement au livre imprimé

Dans un second temps l’expérience lecteur participe aussi à la pérennité du marché du livre imprimé. Le livre imprimé reste une référence historique et conserve ainsi une valeur symbolique qui fait défaut au livre numérique.  De part sa sensorialité marquée notamment par le plaisir de la texture, le toucher, l’odeur du papier, l’esthétique des couvertures ou les souvenirs personnels affiliés qui lui donnent une personnalité propre. Certains amateurs de livres préfèrent encore le format papier « Les livres en papier sont généralement très bien conçus, ils ont une bonne apparence et une bonne odeur, et ils ont une touche plus humaine », déclare notre libraire Marine interrogé sur la question. Selon une étude réalisée en 2020 par le Syndicat national de l’édition (SNE), la Société des Gens de Lettres (SGDL) et SOFIA l’Organisme de gestion collective dédié exclusivement au secteur du livre ,  68 % des lecteurs préfèrent acheter de nouveaux livres imprimés contre 15 % pour les livres numérique. Concernant les livres imprimés, la pratique de la lecture est plus assidue (38% des lecteurs) ou plus régulière (20%) que pour les livres numériques (18% et 19%). Le livre imprimé a également une valeur transactionnelle : il peut être donné, prêté ou revendu. Il y a un attachement matériel qui se crée pour l’objet.  Ainsi, les livres imprimés sur papier pourront être partagés contrairement aux livres électroniques. Il est impossible de remplacer le lien social et communautaire consistant à partager un livre, à s’asseoir avec ses enfants et à regarder ou lire ensemble.

À mesure que le monde évolue rapidement vers une expérience numérique basée sur la technologie, la lecture semble se situer à un tout autre niveau. En outre, les grands lecteurs ont tendance à préférer la lecture sur support imprimé, ce qui, dans certains cas, reflète un désir de possession d’objets matériels (plutôt qu’un besoin utilitaire) « l’objet physique est très attrayant. Les éditeurs produisent des livres incroyablement beaux, donc les couvertures sont souvent belles, ce sont de beaux objets », déclare Marine.  Le livre imprimé a une représentation valorisée par un sentiment d’identité, voire d’intimité. Quand on lit un livre imprimé, c’est un moment privilégié  qu’on s’accorde à soi-même, mais également un moment de plaisir, de partage avec ses proches. « L’important dans un livre, c’est qu’on puisse le lire en s’extrayant de l’environnement, en prenant le temps de pénétrer dans les idées, de les comprendre, les intégrer ou les rejeter. Un livre est un moment séparé du flux » nous explique Hervé LeCrosnier.  Tandis que dans certains cas la relation au livre numérique est plus fonctionnelle, sa dématérialisation sous format de fichier informatique le rend moins authentique et personnel, sans parler du fait qu’il est dépendant d’un support virtuel (tablette, liseuse, ordinateur) pouvant apporter une distance, et donc une dépréciation du support. 

« l’objet physique est très attrayant » — Marine Bonnier

Même si les livres numériques promettent une plus grande interactivité, une innovation en termes de design de la narration ou de participation du lecteur, elle comporte toutefois des limites nous expliquent Sylvie Bosser et Françoise Paquienseguy dans Le livre numérique en questions, 2014,  « ces résistances sont liées à ces processus qui parfois innovent, sans prendre en compte l’antériorité des pratiques et l’apprentissage de la lecture ». La lecture sur support numérique n’est pas évidente et pose quelles interrogations sur les usages et la réutilisation des données des lecteurs. 

Les limites du numérique 

Les livres numériques sujets au piratage 

Pour commencer, le problème du piratage informatique qui est une des cybercriminalités les plus importantes et les plus répandu à l’heure actuelle. Bien qu’il ne soit pas aussi populaire que le piratage musical ou le piratage de logiciels, le piratage des livres électroniques est une tendance croissante, en particulier avec l’augmentation de dispositifs tels que l’iPad et le Kindle, qui offrent un tout nouveau champ de possibilités pour les livres électroniques. Les ventes de livres numériques augmentent rapidement, tout comme la demande de livres électroniques. Le piratage affecte directement les lois sur le droit d’auteur, car il constitue une violation directe de celle-ci. La copie, le téléchargement et le partage illégal de livres électroniques privent les auteurs et les propriétaires de livres électroniques protégés par des droits d’auteur des bénéfices qu’ils en tirent. Lorsque l’acheteur initial d’un livre électronique souhaite le partager avec un ami, il lui suffit souvent d’en joindre une copie dans un courrier électronique et de l’envoyer, sans savoir qu’il a violé le droit d’auteur si le téléchargement original reste sur son ordinateur. La stricte application du droit d’auteur restreint les droits du lecteur d’un livre électronique. Le droit d’auteur est difficile à faire respecter à l’ère du numérique. Les éditeurs et les détaillants de livres électroniques ont associé divers logiciels de gestion des droits numériques aux livres électroniques afin d’empêcher toute utilisation non autorisée, par exemple la lecture sur un appareil que le vendeur n’a pas autorisé à visualiser le livre.

La lecture sous surveillance 

Une nouvelle forme de capitalisme a trouvé le moyen d’utiliser la technologie à ses fins, appelé aussi  « capitalisme de surveillance ». Elle fonctionne en fournissant des services gratuits que des milliards de personnes utilisent allègrement, permettant ainsi aux fournisseurs de ces services de surveiller le comportement des utilisateurs dans les moindres détails – souvent sans leur consentement explicite. Le capitalisme de surveillance revend l’expérience humaine comme matière première, celle-ci est traduite en données comportementales alimentant les algorithmes. Bien que certaines de ces données soient appliquées à l’amélioration des services, grâce à ce fonctionnement nombreuses grandes entreprises se sont enrichies avec ces opérations commerciales notamment Google, Facebook ou encore Amazone. Le modèle économique des plateformes numériques repose largement sur le capitalisme de surveillance. Les grandes firmes récupèrent les données des lecteurs de livres numériques lors de la lecture des livres des utilisateurs à des fins commerciales ou de surveillance. Voilà qui est fort avantageux pour les plateformes numériques, puisque cela permet de savoir quand le lecteur est en train de lire, s’arrête, tourne ou revient à une page, sans compter les différents liens hypertextes distrayant la lecture. Il y a toute une récupération des données personnelles. Ce modèle est totalement différent de celui adopté par les éditeurs français pour l’instant.

En comparant les deux, on constate que si les livres imprimés à couverture cartonnée sont populaires pour leur authenticité et la sensation de détenir un vrai livre, les livres électroniques sont plus fonctionnels et se vendent beaucoup mieux en termes de facilité de transport. Quand les livres en format numérique se sont développés sur le marché, certains ont craint que le livre imprimé ne disparaisse. Or, aujourd’hui dans le milieu littéraire, on constate que les deux modes de lecture coexistent bien. On ne peut remplacer le plaisir de lire un livre imprimé par un appareil. Nous pouvons donc dire que, contrairement aux attentes, le livre imprimé survit toujours aux côtés du livre électronique. Les technologies de numérisation de contenus aident dans une certaine mesure les éditeurs et les libraires à atteindre de nouveaux publics et objectifs. Le livre numérique ne remplace pas le livre imprimé, bien au contraire, il vient le compléter. Dans l’ensemble, la lecture de livres numériques constitue davantage un complément qu’un substitut au livre imprimé, lequel garde, à travers sa valeur sensorielle, un attrait certain. Les livres se présentent désormais sous des formats variés pour s’adapter et répondre aux besoins des différents profils de lecteurs.

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Le récit de soi sur les applications de rencontre : un portrait de Tinder https://numerique-investigation.org/le-recit-de-soi-sur-tinder/4706/ https://numerique-investigation.org/le-recit-de-soi-sur-tinder/4706/#respond Fri, 11 Dec 2020 17:13:00 +0000 https://numerique-investigation.org/?p=4706

Plateforme de « marchandisation des émotions », selon la formule de la sociologue Eva Illouz 1, l’application de rencontre Tinder invite à une uniformisation des profils. L’utilisateur, dont le profil est jugé en une ou deux secondes, doit composer avec quelques photos et une courte présentation pour se mettre en scène de la manière la plus attractive et originale possible. Des codes qui limitent les possibilités de se raconter.

« C’est une représentation de soi qui est tellement stricte et normée, que ceux qui ne se prennent pas au sérieux et qui le montrent, ça me fait plaisir. C’est comme une bouffée d’oxygène dans quelque chose d’un peu robotique », raconte Audrey*, 23 ans, étudiante en photographie, en parlant des profils qu’elle rencontre sur Tinder.

Tinder est l’une des applications de rencontres les plus populaires dans le monde. La façon dont fonctionnent ses algorithmes incite à l’uniformisation des représentations.

L’utilisateur y est invité à créer un compte en indiquant ses passions, son job et sa formation, son genre et son orientation sexuelle. Laissées au choix de l’utilisateur, seules quelques images et quelques mots régissent la mise en scène du profil. La présentation est primordiale pour obtenir un maximum de likes et de matchs (lorsque deux personnes indiquent apprécier le profil de l’autre), sésames permettant d’entamer une conversation avec un autre utilisateur.

Une poignée de secondes suffisent à la plupart des utilisateurs pour poser un jugement sur un profil rencontré, et il n’est pas dit que tous se donnent la peine de regarder chaque photo. Comment se raconter sur une plateforme aussi contraignante et compétitive ?

Sport et animaux côté masculin, plage et cocktails côté féminin

Nous sommes allées à la rencontre de plusieurs jeunes vingtenaires pour discuter avec eux de leur ressenti face à l’interface. Alors même qu’ils avouent n’avoir que des attentes modérées, ils s’ennuient : la plupart des profils se fondent dans des normes très fixes.

Marie, étudiante de 22 ans, nous dit que la plupart des profils des garçons privilégient des photos de sport, d’un animal, d’un instrument de musique ou de voyages. Aurélien, ingénieur lumière de 23 ans, parle de filles avec « petite robe, maquillage« , tandis qu’Audrey et Camille toutes deux intéressées par les femmes, évoquent des photos de « plage et de cocktails« . Nina raconte avoir l’impression que les profils sont encore plus stéréotypés: « C’est visible aussi en fonction des écoles, c’est assez marrant je pense que je peux deviner l’école/la filière des gens à force : par exemple on me propose beaucoup d’étudiants de Science Po Paris, et ils ont tous une façon de se présenter assez similaire, un peu des cool kids, une petite touche d’humour etc. »

Des pratiques et des codes qui diffèrent selon les classes socio-culturelles, mis en lumière par les recherches de Marie Bergstöm2. Les classes sociales les plus favorisées auront tendance à investir beaucoup d’efforts dans la création d’un effet de spontanéité, explique la sociologue. En résulte une impression de détachement par rapport à l’application, comme si Tinder ne pouvait être pris au premier degré. Cela s’exprime chez certains étudiants-photographes que nous avons interviewés, avec l’exemple de Camille qui ne veut pas utiliser ses photos professionnelles et artistiques pour ne pas faire « trop » .

Photos sobres ou avec filtres : des marqueurs de la classe sociale

Chez les classes sociales les moins favorisées, les photographies vont revêtir une dimension beaucoup plus fonctionnelle, indique Marie Bergström. Regard droit dans la caméra et léger sourire, sous forme de selfie ou de captures d’écran de photos provenant de leur Snapchat (application de partage de photos) sont autant de formats photographiques qu’on rencontre peu chez les populations ayant un niveau d’éducation plus élevé. « Pour chaque profil, on peut voir rapidement si la photo est jolie et sobre, ou si justement il y a des filtres ou des textes dessus : très souvent ce sera quelqu’un qui ne fait pas beaucoup d’études, ou des choses assez éloignées de moi et on aura surement pas grand-chose à se dire », avoue une étudiante en histoire de l’art de 22 ans. Marie Bergström souligne que les jugements sur les photographies sont « socialement situés, spontanés, et extrêmement discriminants » . 

L’utilisateur est lui-même un sévère critique des représentations du soi des profils qu’il consulte. Il intègre rapidement les injonctions de présentations de Tinder. S’il souhaite tirer son épingle du jeu, il a tout intérêt à créer une présentation originale, dans l’espoir qu’elle suscite des réactions.

Composez-vous même !

Adopter un storytelling en cinq images

Chez les personnes interrogées qui avaient développé une réflexion aboutie sur le choix de leurs  photos, plusieurs propositions de dramaturgies sont apparues. Camille, 21 ans et non-binaire, décide de donner peu d’informations à son public au premier abord. Elle adopte une stratégie de suspense pour donner envie de voir l’image suivante, en se dévoilant un peu plus à chaque fois : « On commence par une photo où on voit pas trop ma tête […], on décale et on essaie d’y voir un peu plus », avec un angle de prise de vue différent. Elle raconte se calquer sur la vraie vie en dehors des plateformes, où chacun va prendre son temps pour se dévoiler pendant le processus de séduction. 

À l’inverse, Audrey, 23 ans, préfère donner l’aperçu d’elle-même le plus complet possible en diversifiant ses images. Elle estime qu’il faut qu’il y ait une photo pour chaque pan de la personnalité. Ainsi, les utilisateurs savent à quoi s’attendre, « chacun pioche comme il veut et qui il veut », ce qui permet d’effectuer un premier tri parmi l’abondance de comptes sur l’application. Plus les photos seront représentatives de soi, plus cela contribuera à pré-sélectionner un certain type de personnes. De la même manière, elle va s’attacher à montrer des photos de plain-pied et sous plusieurs angles différents, afin d’éviter de passer pour de la « fausse marchandise » .

Marie et Nina, jeunes vingtenaires originaires de banlieue parisienne ouest, ont montré à notre demande une première sélection de cinq photos avec lesquelles elles se scénarisent, comme elles le feraient sans la perspective de séduction. Dans un second temps, elles opèrent une sélection similaire avec, cette fois ,l’objectif de s’inscrire sur Tinder. D’un rapide coup d’œil, on observe que dans le premier cas leur narration va être empreinte de photos souvenirs d’archives familiales, de photos prises par elles-mêmes et elles sont rarement seules sur les photos. Dans le second cas, leur figure devient centrale, elles apparaissent sur chaque photo, le plus souvent seules ou très distinctement de ceux qui les entourent. La présentation sur Tinder passe par la présentation des caractéristiques physiques en premier lieu. 

L’autodérision, un pari risqué

Parmi l’essaim de prétendants au match, les personnes interviewées confirment que très peu de personnes choisissent de mettre des photographies où elles ne sont pas présentes. Dans le cas contraire, il s’agit le plus souvent d’images humoristiques et autres memes. Se pose ainsi la question de la présentation de soi par l’humour ou par le second degré assumé.  Audrey, Camille et Marie ont toutes rencontré dans leur parcours des profils ne présentaient aucun portrait. Aucune des personnes que nous avons rencontrées n’a fait le choix d’utiliser des memes : le plus souvent, une photo où elles rigolent fait l’affaire. Camille nous dit que « l’autodérision, ça fermerait des portes pour certaines personnes ». Elle admet que c’est fun, mais que le fun, pour elle, c’est au second rendez-vous. 

« Et puis, c’est une démarche en soi de se démarcher, d’être volontairement original », nous font-elles remarquer. Passer par l’humour et l’autodérision pour se singulariser va de pair avec le risque de paraître justement trop détaché : « Les profils comme ça, ça me fait rire, mais je ne vais pas souvent les liker car il y a l’appréhension qu’ils ne prennent pas du tout ça au sérieux », nous dit Marie. Dans les cas où l’ordre des photos n’ importe pas à l’utilisateur, il a la possibilité d’activer smart photos, qui laisse le soin à l’application de mettre en avant la photo la plus populaire auprès des autres utilisateurs.

L’elo score ou la note de désirabilité

Le choix de sa présentation n’est pas sans conséquences au regard du fonctionnement de Tinder. L’application tourne grâce à un algorithme sophistiqué dont la finalité est de présenter le profil des personnes qui correspondent aux critères d’un utilisateur.  Et en vivant dans des grandes métropoles, comme c’est le cas pour les étudiants que nous avons interrogés, des centaines de profils sont proposés. Swiper peut devenir un acte compulsif et presque addictif, qui vient combler un moment dans les transports pour Gaspard, ou encore un temps de procrastination dans son travail pour Marie. Tous sont d’accord pour parler de la quête d’un boost d’ego et qui les pousse à retourner sur Tinder : même si la plupart des matchs ne mènent à rien, il est agréable de savoir qu’on plaît.

L’algorithme va même – au moins pendant un temps – jusqu’à évaluer à quel point un profil rencontre ou non du succès, grâce au elo score ou note de désirabilité. Cette note est attribuée en fonction du taux de popularité et de matchs « Il impliquerait que les profils Tinder présentés à l’utilisateur diffèrent en fonction de ce score, afin de favoriser les « matchs » entre utilisateurs disposant d’un score similaire », rapporte le journaliste Michaël Szadkowski 3 de sa lecture du livre L’Amour sous algorithme de Judith Duportail.

Une boucle infernale pouvant mener jusqu’au harcèlement

L’application  joue sur un passage du chaud au froid, du boost d’ego qui suit l’obtention de matchs à la frustration de ne plus assez plaire pour créer une addiction à la plateforme. “A peu près 20 % des utilisateurs masculins correspondent aux critères et recueilleront un grand nombre de « matchs ». Le reste des hommes, et toutes les femmes, sont coincés dans une boucle infernale pouvant mener à la frustration, à l’agressivité et au harcèlement« , explique l’article du Monde “Sur Tinder, les hommes et les femmes évoluent dans des mondes parallèles” 4.   La frustration et l’addiction sont deux facteurs qui poussent les utilisateurs à acheter les abonnements proposés par Tinder pour être mis en avant et augmenter leurs chances de succès (utilisateurs majoritairement masculins, cf. « La recette très secrète de Tinder » Le Monde 3). Aucune des personnes que nous avons rencontrées ne paye d’abonnement à l’application, si ce n’est au travers des publicités présentes sur l’interface.

La « marchandise émotionnelle » est une marchandise inépuisable et consommable à répétition. Il s’agit d’une notion développée par la sociologue Eva Illouz1, autrice de l’ouvrage Les marchandises émotionnelles : l’authenticité au temps du capitalisme (2019). Dans les années 1970, le marché des biens est saturé. Se développe alors cette « marchandise inépuisable qu’on peut consommer à répétition », l’attrait pour « la construction du moi » et « la culture du développement personne dans le but de donner un bien-être qui n’est jamais achevé« , « c’est un champ économique énorme ! » analyse la sociologue. S’en suit la création de « nouvelles hiérarchies sociales autour du bonheur et la positivité […] qui consistent à évaluer les gens et les noter en fonction de leur bonne humeur, du capital d’émotionnalité positive qu’ils peuvent amener à un lieu de travail » : notation qui ne manque pas de faire écho aux pratiques de l’application de rencontre. 

La société et les individus sont attachés à l’amour et à ce qu’il devrait être : sacré. « L’amour est censé échapper aux algorithmes et aux normes sociales« , développe Eva Illouz. Un paradoxe total avec le portrait du Tinder brossé ici. L’application fait son commerce sur la quête de l’amour/des relations sexuelles et sur la « marchandise émotionnelle » selon les termes de la sociologue.

*les prénoms ont été modifiés.

Démarche photographique

Sur Tinder, la représentation de soi se construit en seulement quelques images. Cette vitrine limitée oblige l’utilisateur à se fragmenter. Tel un cadavre exquis, il sélectionne, coupe, colle et se redéfinit dans un univers numérique. Ces morceaux assemblés, parfois intimes, reflètent-ils vraiment notre personnalité ? En fin de compte, qui sommes-nous à travers ce que nous décidons de montrer, ou plutôt qui décidons-nous d’être ?

 

  1. France Inter. Eva Illouz : « L’émotion est un champ particulièrement important pour le capitalisme », 11 avril 2019. Consulté le 7 décembre 2020. https://www.youtube.com/watch?v=b3JvyhEImIE.
  2. « Marie Bergström : Sexualité, couples et rencontres au temps du numérique — Sciences économiques et sociales », février 2020. Consulté le 9 décembre 2020. http://ses.ens-lyon.fr/articles/marie-bergstrom-sexualite-couples-et-rencontres-au-temps-du-numerique#section-0.
  3. « La recette très secrète de Tinder ». Le Monde.fr, 28 mars 2019. https://www.lemonde.fr/pixels/article/2019/03/28/la-recette-tres-secrete-de-tinder_5442513_4408996.html.
  4. « Sur Tinder, les hommes et les femmes évoluent dans des mondes parallèles ». Le Monde.fr, 26 juillet 2019. Consulté le 30 novembre 2020. https://www.lemonde.fr/pixels/article/2019/07/26/sur-tinder-les-hommes-et-les-femmes-evoluent-dans-des-mondes-paralleles_5493933_4408996.html.
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Comment survivre aux violences sexistes dans les jeux vidéo en ligne ? https://numerique-investigation.org/origine-des-violences-sexistes-dans-les-jeux-video-en-ligne-les-strategies-de-defense-des-joueuses/4792/ https://numerique-investigation.org/origine-des-violences-sexistes-dans-les-jeux-video-en-ligne-les-strategies-de-defense-des-joueuses/4792/#respond Thu, 10 Dec 2020 13:32:58 +0000 https://numerique-investigation.org/?p=4792 Les jeux vidéo de Riot Games Valorant et League of Legends, à travers leurs règles de fonctionnement et leur représentation des personnages féminins, favorisent-ils les violences sexistes à l’égard des joueuses ?

“J’ai déjà eu des “pourquoi tu joues, retourne à la cuisine” témoigne Salika, streameuse et joueuse de LoL et Valorant. Nous nous sommes demandé si les jeux vidéo n’étaient pas, par définition, des espaces créés pour favoriser le sexisme et quelles étaient les stratégies adoptées par les joueuses pour lutter contre cela. Pour cibler notre enquête, nous avons choisi d’étudier les jeux vidéo en ligne League of Legends et Valorant connus pour leur communauté de joueurs très agressive. Nous avons donc contacté et écouté Killian centraliste (qui s’occupe de la logistique) dans le milieu du bâtiment et Salika, étudiante et streameuse Twitch. Tous deux passent une grande partie de leur temps sur ces jeux, et ont ainsi pu les comparer et être témoins des différentes problématiques liées aux comportements sexistes au sein de la communauté vidéoludique. Nous nous sommes également intéréssés à cette dimension d’“objectivation de la femme” dans les jeux vidéo à travers différentes études dont celle d’Elisa Sarda Les effets des jeux vidéo à contenu sexiste sur l’objectivation de la femme et sur les stéréotypes de genre. Les joueuses et streameuses de Valorant sont particulièrement sujettes à cela comme on peut le voir dans les publications de Marti et Evergreenily. Un harcèlement qui dure l’espace d’une partie, mais qui fera hésiter la joueuse quand il s’agira d’allumer son micro.

Valorant et League of Legends, des propos sexistes dirigés vers les joueuses

Pour Salika, c’est un problème de sexisme que l’on retrouve à plus ou moins grande échelle sur les jeux en ligne avec sa dimension “anonyme et caché derrière son écran”. La sortie du jeu de tir à la première personne (FPS/First Person Shooter) Valorant par l’éditeur Riot Games, connu pour son jeu League of Legends, un jeu multijoueur avec des affrontement par équipe dans une arène (MOBA) a été d’autant plus sujet à controverses. Dans ce nouveau jeu dont la bêta a été lancée en avril 2020, l’aspect “toxique”, déjà bien présent sur League of Legends s’est trouvé amplifié avec l’apparition d’un chat vocal, un système permettant une communication via micro au cours d’une partie. Ce  nouveau “défouloir” comme le qualifie Killian joueur assidu, a suscité l’engouement et a également fait beaucoup de bruit lié aux problèmes de régulation des violences verbales. Dans Valorant il est facile de définir un sexe, un âge en fonction de la voix. Pour certains, le fait d’identifier une voix d’appartenance féminine a été le feu vert aux insultes sexistes en tout genre, le harcèlement et l’anti jeu. Ce sentiment de déresponsabilisation permet une complexification ou tout du moins une modification dans la manière de s’adresser à son prochain. Il est question de contrôle de soi dans cet environnement particulier comme le dit Maude Bonenfant dans sa thèse Sens, fonction et appropriation du jeu : l’exemple de World of Warcraft « . La pratique ludique engage une responsabilité personnelle et sociale de la part du joueur, car le joueur doit apprendre à « diriger sa conduite ludique ». Il faut que le joueur procède à une autorégulation de lui-même dans un espace vidéoludique qui sollicite des compétences, caractéristiques différentes de celles de la société (lois, compétitivité, univers…). La conduite personnelle est d’ailleurs particulièrement difficile dans le contexte de masculinité militarisée présent dans la plupart des jeux vidéo.

Masculinité militarisée, la source du sexisme ?

Les jeux vidéo sont directement touchés par cet état d’esprit, et se dirigent vers un public ayant pour vocation de toucher presque exclusivement les garçons. On trouve un principe de “masculinité militarisée” comme le conçoit Sébastien Genvo dans son ouvrage Penser les évolutions des jeux vidéo au prisme des processus de ludicisation (2013). Il fait remarquer que « depuis leur émergence, les jeux vidéo ont été dominés par le thème de la masculinité militarisée ». La force, la violence et la guerre sont, aussi bien dans nos sociétés que dans les jeux vidéo en ligne, associées à la virilité et la fierté d’un “vrai homme”. Les jeux de bataille comme Valorant et Lol reprennent donc un modèle qui s’adresse principalement aux jeunes garçons, qui se retrouvent souvent dans le principe de bagarre comme symbole de virilité. Depuis l’enfance, les jouets attribués au sexe masculin sont davantage situés dans cet état d’esprit là, avec des guerriers, des pistolets… Tandis qu’on a tendance à diriger les filles vers des jouets qui consistent à prendre soin des personnes ou des choses (poupées, dinette…). Les jeux virtuels de confrontation avec des inconnus se sont donc basés sur ces critères et dirigés vers un public “viril”. Les personnages masculins apparaissant la plupart du temps dotés d’armures lourdes et de grosses armes (à l’image de Garen et Darius dans League of Legends) et les personnages féminins plus légèrement vêtus, hypersexualisés.Cette distinction entre le genre des personnages est d’ailleurs relevée par Pascale Thériault dans son mémoire L’héroïne d’action dans le jeu vidéo et ses représentations de personnages féminins : Une figure et ses variations, “En plus de correspondre à environ 12 % des personnages jouables, les personnages féminins sont hypersexualisés : les femmes sont deux fois plus sujettes à être habillées de manière érotique, tout en ayant des proportions démesurées, par exemple”. Bien qu’il y ait eu une évolution dans le développement des personnages et du jeu pour avoir plus de personnages non sexualisés, l’espace virtuel dans sa dimension de “masculinité militarisée” n’inclut pas pour autant l’égalité des sexes. Les filles bien qu’étant de plus en plus nombreuses dans les communautés de jeux en ligne, restent une minorité, ce qui favorise les violences sexistes. De cela sont nées des catégorisations pour les joueuses et les streameuses, on parlera notamment d’”e-girls”.

Vers une hypersexualisation des joueuses et des streameuses au travers du concept d’e-girl

Dans un environnement si « viril », le terme “e-girl”, à vocation réductrice, est régulièrement utilisé pour désigner les streameuses et quelquefois pour qualifier les joueuses. Si le terme désigne à la base des femmes usant de leurs charmes pour être rémunérées dans le monde du streaming, il est désormais associé aux joueuses de manière plus générale. Mais qu’est-ce qu’une e-girl exactement ?

En fait, la définition varie selon les joueurs. Killian qualifierait les e-girls ou “electronic girls” davantage comme étant des streameuses hypersexualisées usant de leur image pour gagner de l’argent “Il y a typiquement un procédé qui est récurrent sur ce genre de femmes sur Twitch, ça va être un gameplay en tout petit, un petit carré d’image avec le gameplay, elle en gros plan et y a un stratagème qui est souvent utilisé ça va être soit par exemple la roulette derrière elle, ou alors le tableau des subs et en gros elles vont être obligées de se retourner, de se pencher devant la caméra”. Pour Salika « une e-girl c’est une meuf qui a les cheveux bleus, qui parle de manière enfantine » usant de sa notoriété pour s’enrichir. Dans tous les cas, une e-girl dans l’esprit collectif est un terme très négatif pour qualifier certaines femmes dans le monde du jeu vidéo. Mais au lieu de différencier les profils de joueuses, les joueurs ont tendance à leur associer des caractéristiques attachées à une e-girl. Une grille de critères dans laquelle une femme, pour prétendre à une égalité avec un joueur masculin, se doit d’éviter.

Les stratégies de défense des joueuses, une distanciation avec le profil type de l’e-girl ?

Pour se distancier de cette assignation au poste de soin de l’équipe, et au profil d’e-girl, les joueuses cherchent des stratégies. Salika stream régulièrement et s’est déjà vu adresser des remarques à ce propos “un mec ce sera toujours juste un mec qui stream parce qu’il aime les jeux vidéos et une meuf ce sera soit une e-girl soit…”. Celles qu’on pourrait qualifier d’e-girls représentent une minorité de streameuses mais cette minorité est associée très souvent à toutes les streameuses.

“je le dis souvent que je suis une “ten years old boy”, que je suis pas une meuf. C’est plus simple de leur dire que tu es un gosse”

Salika

Aujourd’hui elle est utilisée et considérée comme étant applicable aux joueuses. C’est pourquoi pour prendre de la distance avec ces stéréotypes et êtres plus « tranquilles », les joueuses en arrivent parfois à modifier leur comportement en jeu. La première réaction de beaucoup de joueuses comme Salika sera de répondre à la violence des propos par la violence verbale puis de mute le joueur (le mettre en sourdine via une option dans le jeu) pour ne plus avoir à l’entendre. Cependant il arrive qu’elles n’en aient pas envie selon le jour, l’humeur, ou que d’autres qui ne vivent pas bien la réception des insultes et des remarques usent de stratégies afin de jouer « en paix ». Dans Valorant par exemple, il est souvent question de  privilégier la fonction écrite pour communiquer. Salika elle, tente de se faire passer pour un enfant “je le dis souvent que je suis une “ten years old boy”, que je suis pas une meuf. C’est plus simple de leur dire que tu es un gosse”. Certaines filles choisissent de ne pas jouer support (rôle de soutien) afin de ne pas avoir à se défendre face aux remarques, d’autres de ne parler qu’en présence d’au moins un ou une de leurs ami(e)s. Ces modifications de leur manière d’agir, ces parades, les pousse à ressortir d’une partie avec une expérience de jeu différente de celle des joueurs. Tomber dans les stéréotypes ou changer volontairement son identité sociale ? Dans tous les cas, cela creuse davantage l’écart et les différences de libertés entre un garçon qui joue aux jeux vidéo, un streamer et leur équivalent féminin.

Les healers, un principe d’éthique du care applicable aux jeux vidéo ?

Parfois le rôle de support sera privilégié puisqu’il apporte plus de possibilités de mise en retrait par rapport aux autres joueurs. Une position qui permettra d’être moins la cible de remarques selon Killian « j’imagine déjà un carry on le voit plus, le support passe un peu plus incognito dans la game donc c’est plus facile de se faire discret et d’éviter de se prendre des insultes dans ce genre de cas ».

Dans l’assignation des rôles en jeu il y a une hiérarchisation des valeurs. Il y aura d’un côté les carry qui seront le plus mis en avant et de l’autre les supports qui portent moins de valeur (et bien évidemment d’autres rôles comme celui des tanks). Ces deux postes sont souvent considérés aux antipodes l’un de l’autre en terme de difficulté et pourtant l’un ne peut subsister sans l’autre. Le carry se chargera grossièrement de tuer les adversaires tandis que le support aura une dimension souvent plus utilitaire avec des soins (les healers), des boucliers à appliquer aux alliés… Il y a une dévalorisation de fonctions de support dans des jeux vidéo en ligne comme Valorant et League of Legends. Dans League of Legends, la plupart des joueurs se pense sans aucun doute capable de jouer support, là où il sera capital de remettre les autres postes à des gens qui sont spécialisés dans leur rôle. Ainsi des personnages comme Sona, Yuumi, Soraka ou Sage dans Valorant sont joués pour booster leur carry. Le fait de “prendre soin” de l’équipe sans que cela ne nécessite de capacités particulières, sans grand talent sera davantage associé aux femmes. Dès lors que ces personnages, et même ce poste, sont choisis comme principaux rôles par une joueuse, il y aura souvent une dévalorisation de la position par les autres joueurs. Il sera facile de qualifier de “profiteuse” une joueuse qui se sert de son ou ses alliés pour monter dans le classement. Dans la considération collective, une femme sera plus encline à utiliser des personnages dotés de sorts de soin, ou du moins utilitaires, afin de soutenir les meneurs, les carry, c’est ce que remarque Salika : “Je sais qu’avant quand je disais je joue mid sur LoL ils disaient “ah tu joues pas support””.

En terme d’assignation des rôles le principe du care semble expliquer la place accordée aux femmes dans le jeu vidéo. Comme l’indique J.Tronto dans son ouvrage Un monde vulnérable pour une politique du care, le care comprend des soins quotidiens et notamment essentiels mais pourtant très mal payés et peu reconnus (exemple de l’hygiène…). Dans la société ces tâches sont associées aux femmes principalement et aux minorités plus généralement. Ce sont des rôles peu reconnus socialement, qui sont pourtant essentiels à la survie des plus faibles (personnes âgées, enfants…).

Vers une plus grande autorégulation ?

La sortie de Valorant en bêta fermée d’avril dernier s’est ainsi traduite par un déchainement de propos haineux à l’encontre du sexe féminin comme on peut le voir dans les clips Twitter de Marti et Evergreenily. Pourtant les éditeurs prennent conscience des enjeux liés au cybersexisme dans les jeux vidéo en ligne et prennent des mesures, avec une représentation de leurs personnages moins genrée et des chartes prévues contre les violences en ligne. Riot Games a pour Valorant et League of Legends, accentué ses intentions de lutter contre les mauvaises conduites en obligeant le joueur à valider La charte de la communauté de Valorant et Le code de conduite de League of Legends. Ces validations s’accompagnent d’un système de bannissement automatique qui, loin d’être suffisant permet tout de même une certaine régulation des joueurs trop extrêmes. L’arrivée de nouveaux joueurs a également rendu la fréquence de propos sexistes dans les parties beaucoup moins élevée.

Un autre point positif est la représentation des personnages féminins qui a évolué vers une dimension plus neutre, “sur Valorant il y a beaucoup de personnages  meufs  mais il y en a aucune qui est habillée chelou ou de manière extravagante. Tu as une meuf elle a une doudoune et un pantalon,  tu en as une autre elle est habillée complètement normalement et c’est pareil pour les gars.” remarque Salika. Dans League of Legends les nouveaux personnages sont de moins en moins sexualisés (Zoé, Neeko…). Au fil des ans, les éditeurs choisissent de toucher un public moins genré et de créer un environnement propice à tous types de joueurs avec une volonté de distanciation des stéréotypes et de l’hypersexualisation des personnages. Tout ça en allant contre le fait que les FPS, via leur dimension de masculinité militarisée, l’identification d’un genre par le chat vocal et la distanciation de par leurs écrans soient particulièrement propices aux violences sexistes.

En parallèle de cela, pour réussir à garder une expérience de jeu relativement agréable, les joueuses répondront aux propos sexistes parfois par l’agression, ou/et par le système de mise en sourdine d’autres joueurs. Elles trouvent parfois aussi dans les stratégies de parade, de mise en retrait ou dissimulation de leurs genres, un certain intérêt qui leur permet de ne pas être constamment sur la défensive. Le problème étant que les joueuses ne devraient pas avoir à développer des stratégies personnelles pour lutter contre le sexisme, lors d’un stream ou d’une partie. Les moyens développés par les éditeurs permettent à une personne d’en dénoncer une autre avec les options de report (un système de signalement des joueurs à la fin d’une partie), mais pour qu’un individu soit banni il faut en général plus d’une partie et les sanctions se font graduellement (de la restriction de chat pendant quelques parties, en passant par le bannissement temporaire…). C’est donc à la destinataire de propos violents de faire la démarche, tout en sachant que cela n’aboutira que très peu. L’individu agressif lui pourra aisément, librement, insulter, faire de l’antijeu ou harceler pendant une large période de temps avant d’être drastiquement sanctionné.

Le cybersexisme : à quand une prise de conscience collective ?

Ce sont des caractéristiques qui sont à l’image des violences sexistes dans la société, il existe des sanctions mais très peu appliquées ou importantes. A travers la légère réprimande des auteurs de violences, on espère un changement de comportements mais la prévention s’arrête là. Plutôt que d’empêcher les bourreaux de sévir, on condamne les victimes à s’adapter. Un phénomène que l’on peut mettre en lien avec la culture du viol féminin, une des formes les plus graves de sexisme. Comme le montre le reportage Elle l’a bien cherché tourné en 2018 et diffusé sur Arte, les condamnations pour ce type de violences sont très peu nombreuses et parfois prises peu sérieusement.

Selon le rapport Premier état des lieux du sexisme en France pour l’HCE datant de 2018, il y aurait “un manque d’identification du caractère sexiste de certains propos ou actes. Prenant l’allure des évidences peu souvent remises en question et étant partie prenante des fondations de notre société, le sexisme est très largement toléré et banalisé”, c’est pourquoi il y a bien moins de plaintes que de violences sexistes qui se passent réellement.

Les problématiques autour de ces violences touchent la plupart des espaces participatifs dans le numérique. Que ce soient sur les réseaux sociaux, les plateformes de streaming ou dans les jeux vidéo, on commence davantage à se préoccuper du cyberharcèlement dans les écoles, collèges et lycées. Cependant, comme le montre l’étude Cybersexisme : une étude sociologique dans des établissements scolaires franciliens  de Sigolène Couchot-Schiex, Benjamin Moignard et Gabrielle Richard, “nous faisons le constat qu’aucune ressource  ne  se  positionne  quant  au  cybersexisme  ou même aux violences à caractère sexiste et sexuel”. Dans le système éducatif, la question du sexisme sur internet paraît bien peu abordée, elle est mise au second plan voire effacée, ce qui ne s’inscrit pas nécessairement comme étant une atteinte aussi répréhensible que d’autres cyberviolences pour les jeunes utilisateurs.

Ces études convergent toutes vers le même constat : un manque d’informations et de mesures quant au sexisme dans la société et à l’intérieur de la sphère numérique. Les joueuses intègrent souvent le sexisme à leur quotidien en modifiant leur comportement premier (modification de l’identité en vocal, désactivation du vocal…), en subissant ou en tenant de répondre par la violence mais avec un certain découragement puisque comme le déplore Salika : « Tu as trop envie de répondre sur le coup mais ça sert à rien, ils vont continuer ».

Démarche photographique

Par les rencontres et interactions qu’elle permet, la sphère des jeux vidéo constitue un nouvel espace public permettant là aussi, la présence de comportements sexistes à l’égard de certaines utilisatrices.

Ce travail interroge la difficile représentation de ces espaces se construisant entre l’univers du jeu, les interfaces numériques et l’espace physique où se situent les joueuses⸱eurs. Pour certaines personnes se présentant simultanément face caméra, lors de streams par exemple, la frontière entre la sphère publique et privée, entre le physique et le virtuel se brouille progressivement.

Cette série est construite à partir de captures d’écran et de photographies utilisées sur des logiciels de 3D pour reconstituer des images.

Vos références ici…
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https://numerique-investigation.org/origine-des-violences-sexistes-dans-les-jeux-video-en-ligne-les-strategies-de-defense-des-joueuses/4792/feed/ 0
Tu seras harcelée, ma fille. https://numerique-investigation.org/tu-seras-harcelee-ma-fille/5105/ https://numerique-investigation.org/tu-seras-harcelee-ma-fille/5105/#respond Thu, 10 Dec 2020 13:01:46 +0000 https://numerique-investigation.org/?p=5105 “Tu seras un homme mon fils.” – Rudyard Kipling 1910

Si les militantes féministes s’accordent à dire que la violence sexiste des hommes envers les femmes s’accentue avec le prisme des réseaux sociaux, le sujet reste tabou et certain.e.s vont jusqu’à nier l’existence de la masculinité toxique.  En opposition à cette norme sexiste, une nouvelle masculinité voit le jour : positive et bienveillante. Beaucoup d’hommes se sentent désormais concernés par le « male gaze » et n’hésitent plus à prendre la parole pour dénoncer les comportements abusifs omniprésents sur les réseaux sociaux depuis la période Post #Metoo.  Dans cet article, nous allons tenter d’observer comment le cyberharcèlement s’immisce dans nos activités sur le net et comment certaines victimes y font face.

Au travers des expériences de trois jeunes femmes actives sur les réseaux sociaux, principalement sur Instagram et Youtube, nous observons ce qui encourage les femmes de la génération internet à écrire, militer et partager un ras-le-bol collectif. C’est une atmosphère anxiogène et dangereuse pour celles et ceux qui partagent une partie de leur intimité sur le web.

Le “male gaze” est partout, que ce soit dans les médias ou dans le milieu professionnel et ça c’est très problématique pour toutes les femmes de ce monde.”

Ludivine (@ultraa.violette)

Ludivine, jeune modèle au contenu féministe engagé sur son compte instagram @ultraa.violette (2300 abonné.es), nous définit avec ses mots la masculinité toxique : – “C’est la société patriarcale qui a conduit à la masculinité toxique. C’est une volonté consciente ou inconsciente d’imposer sa domination physique et mentale. Cela peut être plein de comportements comme draguer, commenter un corps, se sentir légitime de valider ou invalider quelqu’un par le simple fait d’être un mec. Cela va au-delà des clichés qu’on connaît tous : un homme très musclé, entouré de plein de femmes objectivées. 

Le “male gaze” (traduction : regard masculin, vision masculine dominante) est un concept proposé en 1975 par la critique de cinéma Laura Mulvey. Plus que jamais d’actualité, on peut citer son ouvrage Visual pleasure and narrative cinema qui décrit le prisme de la femme qu’on objectifie à l’écran et dans les magazines. Moins de dialogues, moins de premiers rôles au cinéma, elles ne représentent que 31,4% de ces derniers et sont souvent cantonnées aux comédies romantiques (source : USC Annenberg).

Vaincre le mal par le mâle

Il est ici question d’émancipation des carcans sociaux et genrés pour les hommes comme pour les femmes. Au-delà d’une masculinité remise en cause, il existe une part d’hommes qui ne se reconnaissent pas dans l’expression des stéréotypes de la masculinité – un homme doit être fort, viril, sans peur et sans émotion – et qui le vit comme une réelle souffrance.

Sur les réseaux sociaux, des initiatives se mettent en place. Des comptes instagram, des articles et des podcasts permettent l’expression de ces tabous par des prismes multiples: The Boys Club, Tu Bandes, Les couilles sur la table, Les garçons parlent, Man Enough, Histoire de darons, Entre Mecs, Nos alliés les hommes… Une masculinité se cherche et se redéfinit pour laisser plus de place à sa pluralité sans faux-semblants ni malveillance. (Weber, 2019)

C’est un des symptômes du patriarcat : la crainte d’être efféminé. Beaucoup d’hommes sont bloqués dans ce type de comportement”.

Betina Colomba (@colombasmr)

Influencés par le regain féministe de ces dernières années, les militant.e.s se sont intéressé.e.s à la source: ce qu’est la masculinité et comment elle se manifeste. Une masculinité “positive” venue s’opposer à une “masculinité toxique », largement répandue.

La masculinité toxique s’associe à ce qui a un caractère violent, misogyne et homophobe. Il s’agit aussi de traits anxiogènes intrinsèques, qui relèvent d’une violence que les hommes s’infligent à eux-mêmes pour accéder à la reconnaissance sociale de leurs pairs: la répression des émotions et des sentiments, une négation de problèmes psychologiques potentiels, le refoulement d’une sexualité autre qu’hétérosexuelle, etc.

Pour Betina Colomba, Youtubeuse ASMR (209 000 abonné.es) et Instagrameuse (@colombasmr, 23 000 abonné.es) : c’est un « symptôme du patriarcat ».

 Une nouvelle ère

La masculinité positive représente, quant à elle, une prise de conscience des violences faites aux femmes telles que le harcèlement, les agressions, les remarques déplacées. Il s’ensuit la volonté de sortir des schémas anxiogènes pour les hommes, comme s’autoriser à avoir des émotions et à les écouter. Dans la lutte commune contre le patriarcat, les hommes s’approprient désormais celle de la sensibilité.

En 2018, 50% des hommes français se considéraient féministes contre 49% en 2014.

HuffingtonPost.fr

C’est une avancée lente mais non négligeable car elle est en constante augmentation. L’écoute à l’égard des principales concernées, l’auto-éducation grâce aux réseaux sociaux ainsi que la sortie progressive du silence permettent d’éveiller les consciences des hommes qui sont de plus en plus nombreux à prendre la parole. Le féminisme est aussi le fait de reconnaître qu’il existe de nombreuses inégalités et de contribuer à les faire disparaître.

Instagram : le nerf de la guerre

Avec son milliard d’utilisateurs mensuels, Instagram génère un flux conséquent de publications et de stories. 59% des adolescents américains auraient déjà été harcelés sur ce réseau social (Pew Research Center, 2017). Malheureusement ces types de harcèlement sont difficilement détectables pour les autorités et pour les personnes visées. Souvent, ils proviennent d’un compte créé spécialement pour l’occasion. Il est moins fréquent que quelqu’un utilise son compte principal pour mener les attaques, selon nos interrogées. De plus, le harcèlement passe par messages privés la plupart du temps et non par storie ou publication. Le harceleur ne risque donc rien pour son image, le harcèlement s’effectue de manière intime et directe.  

59% des adolescents américains auraient déjà été harcelés sur Instagram.

Pew Research Center, 2017

Betina Colomba nous partage son expérience: en 2019 un homme de 45 ans me harcelait par mail et sur Instagram et youtube. Je recevais une vingtaine de mails par jour de 5 à 10 pages ! C’était des menaces de viols, du chantage car il avait eu accès à mes informations personnelles comme mon adresse et mon nom de famille…J’ai déposé une main courante et j’ai également porté plainte. J’ai rédigé un dossier de plus de 100 pages pour prouver que j’étais victime. Mais le cyberharcèlement n’est pas considéré comme grave par la police. Ma plainte n’a pas du tout été prise au sérieux même si cet homme est un pédophile. Après 6 mois de harcèlement quotidien, il s’est enfin arrêté de lui-même. Regarder mes mails devenait une véritable obsession, j’avais très peur.”

Charlotte Issaly, Youtubeuse humoristique et Instagrameuse (@Charlie Rano, 99 000 abonné.es), nous confie avoir reçu “une Dickpic non demandée dernièrement. Je n’ai pas su quoi répondre tellement ce message m’a heurté. J’ai conscience que ce genre de messages peut marquer et traumatiser quelqu’un. Je me suis même sentie coupable alors que je n’étais pas responsable de ce qu’il m’arrivait. J’ai préféré jouer la carte de l’indifférence car répondre à travers les écrans ne sert à rien selon moi. Je pense que le fait que je sois une femme me rend plus “vulnérable” dans l’espace public ainsi que sur internet.” 

Quant à Ludivine, elle fait le lien avec d’autres applications problématiques qui communiquent avec Instagram

“Lorsque mon Instagram est affilié à mon compte Tinder, je reçois davantage de pression afin que je réponde aux messages. Mettre le lien de ses réseaux sociaux sur une appli de rencontre, c’est prendre un risque.”

Ludivine (@ultraa.violette)

Consciente des dangers qu’elle représente, l’application propose depuis fin 2019 un filtre anti-harcèlement : les utilisateurs peuvent désormais définir une liste de mots-clés qui, lorsqu’ils seront repérés dans un commentaire, le rendra simplement invisible. 

Cependant, Instagram reste le théâtre d’ambivalences marquées. D’une part par l’émancipation des corps, des genres et des personnalités qu’il permet, il n’a jamais été aussi facile de suivre sur les réseaux sociaux des personnes qui militent pour l’acceptation de soi et encouragent leurs followers à en faire autant. D’autre part la misogynie et le sexisme s’expriment librement sur la plateforme.

Les prises de consciences s’accroissent. Dénoncer les comportements sexistes et toxiques est la seule manière d’espérer un changement. 

Comment y faire face ? 

Subir du harcèlement en ligne semble inévitable pour les femmes. Il faut donc faire face. Au travers nos différents entretiens se dégagent plusieurs pistes qui permettent de mieux appréhender les réseaux sociaux. 

Démarche photographique

Trois entretiens ont été menés avec des femmes d’univers
différents : une comédienne avec un contenu féministe engagé, une modèle qui tente de lutter contre tout type d’harcèlement que ses consoeurs peuvent rencontrer et une youtubeuse ayant un contenu principalement lifestyle. De ces trois rencontres, qu’importe le profil, toutes les trois ont déjà été harcelées en ligne.
Sur Instagram, être une femme semble impliquer un harcèlement masculin systématique : du petit mot déplacé en passant par la fameuse «dickpick» jusqu’à parfois, des menaces de viols. Cette violence, les femmes, avant même de publier une photo d’elles, doivent s’y préparer, ou du moins le garder en tête. Qu’importe la photo, qu’importe le degré de «sexy», tout porte à croire que le masculin se sent légitime à donner son avis, laisser un commentaire ou même provoquer en messagerie
privée, à l’abris des regards.

Qu’à cela ne tienne. Poste quand même. Il n’y a pas de photos vulgaires, il n’y a qu’un harcèlement gratuit et illégitime.
De ce constat, l’idée est de réaliser une série en studio, avec une même personne qui donnerait l’illusion à certains moments de faire des selfies, à publier sur Instagram. Cette série est une déclinaison de
plusieurs personnalités :

– la personne avec sa tenue et son visage quotidien
– en maillot de bain
– en «garçonne»
– très féminine,
– en tenue de sport,
– maquillée à outrance
– en tenue d’hiver
– en pyjama, sans maquillage
– l’intello
– la féministe

Tout d’abord, avoir conscience que s’exposer sur le numérique peut entraîner des commentaires, positifs mais aussi négatifs, blessants, méchants. L’espace numérique permet une totale liberté d’expression, qui échappe à un contrôle moral établi. Avoir conscience que l’agresseur est un inconnu, qui doit probablement s’ennuyer derrière son écran peut permettre de prendre du recul face aux messages reçus.

Charlotte Issaly évoque avoir été peu victime de harcèlement, en comparaison de ses amies ayant un contenu engagé et féministe. Selon elle, la raison qui l’aurait préservée du harcèlement serait son autodérision constante dans ses posts et la distance qu’elle peut avoir avec elle-même : elle ne cherche jamais à se justifier. L’avis de l’autre peut exister à travers les commentaires mais l’importance est moindre. Aux commentaires désagréables, la meilleure réponse reste parfois la non-réponse qui permet à la fois de rester sur ses positions et de laisser planer un doute et ainsi faire mine de ne pas avoir vu le message. Les harceleurs ou “haters”, prennent plaisir à violenter l’autre. En invisibilisant leurs mots violents, on les coupe de tout plaisir et volonté de continuer. 

Au contraire, certaines préfèrent affronter et riposter lorsqu’elles s’en sentent émotionnellement capables.  C’est le cas de Ludivine, qui explique afficher publiquement les personnes qui lui envoient des messages déplacés. Les stories et les post éphémères deviennent le relais de ces messages. L’harceleur, qui agit systématiquement par les messages privés, est exposé aux yeux de tous. Cet affichage inverse les rôles : la victime prend les rênes sur son harceleur et indique aussi aux autres : “je n’ai pas peur de vous”, “vous ne m’atteindrez pas”. Cela requiert une force psychologique. 

Comme Betina Colomba, on peut également ignorer les messages haineux et les filtrer. Instagram permet de bloquer facilement les utilisateurs malveillants. Ils ne peuvent plus envoyer de message, ni voir le profil de la personne qui les bloque.

 Recevoir des insultes ou des messages non consentis à répétition n’est pas un fait acceptable bien que cela soit fréquent pour une majorité de femmes présentes sur Instagram. Il ne faut pas hésiter à en parler autour de soi, à ses proches ou à une institution. Le harcèlement n’est jamais la faute de la victime.

Bibliographie

Andersen Monica, « A Majority of Teens Have Experienced Some Form of Cyberbullying« , Pew research, 27 septembre 2018

Blay Zeba, « 21 hashtags at changed the way we talk about feminism », The Huffington Post, 21 mars 2016

Bonte Arièle, Sexualités masculines: 6 comptes Instagram qui brisent les clichés, RTL, 29.10.2018 

Dewey Caitlin, “ Every 10 seconds, someone on Twitter calls a Woman a ‘slut’ or ‘whore’”, The Washington Post, 26 mai 2016

Dugan Maeve, “Part1: Experiencing online harassment”, Pew Research, 22 octobre 2014

Hess Amanda, « Slut-shaming isn’t just a ‘girl-on-girl’ crime« , Slate, 7 juin 2013

Kloetzli Sophie, « Comment la masculinité se redéfinit-elle sur Instagram?« , ChEEk Magazine, 4 octobre 2019

Weber Gwendoline, » Terrain d’une masculinité en crise? », Chut! Magazine, 24.04.2019

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https://numerique-investigation.org/tu-seras-harcelee-ma-fille/5105/feed/ 0
Le suivi psychologique à l’épreuve de la visioconsultation https://numerique-investigation.org/la-telemedecine-reconfigure-t-elle-le-suivi-psychologique/4646/ https://numerique-investigation.org/la-telemedecine-reconfigure-t-elle-le-suivi-psychologique/4646/#respond Wed, 09 Dec 2020 10:33:26 +0000 https://numerique-investigation.org/?p=4646 Des personnes aisées aux personnes les plus précaires, des personnes âgées aux étudiants, la pandémie du COVID 19 continue de marquer les corps et les esprits. La visioconsultation, qui s’est développée pendant le premier confinement, a permis aux thérapeutes de garder le lien avec leurs patients. Mais à quel prix?

Les psychologues et praticiens du secteur de la santé mentale ont vu leurs thérapies bousculées par le confinement et la pandémie du COVID 19, dès le mois de mars 2020. Cet enfermement soudain a affecté le moral des Français et dégradé leur état psychique. Il est devenu primordial, voire vital, de garder le lien social et psychologique entre les patients et les psychologues. Les cabinets étant fermés, ce lien s’est maintenu à distance, dans le cadre de visioconsultation. Le propos de notre enquête est de nous interroger sur les différences entre ces deux formes de consultation, et quelles en sont les conséquences.

Pour tenter d’y répondre, nous avons mené des entretiens avec 7 psychologues de la région parisienne et une patiente : Koro psychologue interculturelle ; Marine psychothérapeute ; Marielle psychologue ; David psychopraticien ; une psychanalyste et une psychologue interculturelle qui souhaitent rester anonymes ; Stéphane psychanalyste et Ambre, une patiente (prénom modifié). Ils nous éclairent sur leurs vécus de thérapeutes au cours des deux confinements, et leur rapport à leurs patients, en les anonymisant. 

Pendant cette période, ils ont été amenés à pratiquer la « télémédecine » ou « télépsychothérapie ». Dans le texte “l’utilisation de la télépsychothérapie dans le traitement des troubles anxieux”, (Marchand, Gravel Crevier, 2011)*, la télémédecine est définie comme étant “la transmission de données médicales” et la télépsychothérapie comme étant “l’évaluation et traitement psychologique” via les visioconférences (technique liant la vidéo et le son).

Le défi du maintien du lien thérapeutique

La majorité des psychologues ont abordé naturellement cette «alliance thérapeutique», qui signe la confidentialité d’une thérapie mais aussi requiert le respect et l’écoute qu’un/une thérapeute accorde à sa patientèle. L’alliance thérapeutique est définie dans le texte « Alliance thérapeutique » (Matéo, 2012)*, comme étant «un pacte avec l’ego du patient, d’un contrat psychologique entre le patient et le thérapeute». L’alliance thérapeutique se veut structurellement construite avec le temps et à force de confiance. Une cassure thérapeutique soudaine affaiblit les bienfaits d’une thérapie. Le confinement et l’isolement ont compliqué les exercices de relaxation ou de bien-être, qui permettent d’apaiser les patients et font partie intégrante de l’avancement d’une thérapie.

S’il a été bousculé pendant les confinements, le maintien du lien thérapeutique a néanmoins été plus ou moins préservé grâce à l’adaptation des psychologues à la situation de crise et surtout, par la mise en place de séances de téléconsultation. 

« Dans ma pratique, il faut arrêter les interprétations. Quand on a des questions il faut demander, se mettre à la place de mais ne pas penser pour »

Marielle

La brutalité du confinement a autant surpris les patients que les psychologues. Koro, psychologue interculturelle s’est attachée à préserver le lien thérapeutique avec ses patients en maintenant des exercices et les liens sociaux établis au préalable, pratiques très compliquées au début de l’épidémie. La psychologue interculturelle a conduit des exercices de relaxation par téléphone avec certaines de ses patientes : «Dans ma patientèle, j’ai des patientes qui font des crises d’angoisse, ça il a fallu gérer, et du coup il a fallu qu’on s’appelle, qu’on fasse des entretiens par téléphone de plus d’une heure pour essayer de les apaiser».

Les plateformes de télémédecine n’ont pas hésité à investir les réseaux sociaux également.

Il en est de même pour la psychanalyste anonyme, qui travaille à la fois dans un centre psycho-médical et dans son cabinet libéral, à Paris. Notre rencontre s’est faite le 5 novembre, quelques jours après l’annonce du second confinement par le gouvernement. Lors de notre entretien, la psychanalyste a avoué ses inquiétudes quant au bon devenir de ses thérapies avec ses patients et l’accroissement constant de la solitude dans la société française : «Il y vraiment du mal être et du malaise actuellement. Je pense, que dans beaucoup de domaines ça fait basculer vers les téléconsultations (…) les gens vont chercher des ressources via internet, je pense, et lire et s’informer et puis éventuellement consulter».

Les deux praticiennes ont noté l’intensification de troubles anxieux, amplifiés par la situation sanitaire.

Autogérer ses troubles émotionnels : Internet comme substitut de la psychothérapie

Les précédentes déclarations de Koro et de la psychanalyste anonyme, font intervenir les notions « d’individualisation » de l’usage des ressources numériques liées à la santé mentale, de l’usage des plateformes numériques et donc d’un renfermement social et mental. Beaucoup de personnes souhaitant commencer une thérapie n’ont pas pu être accompagnées dans l’immédiat par de nouveaux thérapeutes, débordés par le suivi de leurs propres patients. Elles ont alors essayé de répondre par elles-mêmes à leurs problèmes émotionnels, via Internet et les sites liés à la psychologie. Cette autogestion ayant pour but de comprendre certains problèmes psychiques et émotionnels. 

La recrudescence des téléconsultations et leur démocratisation avaient déjà été identifiées par le sociologue français Alexandre Mathieu-Fritz en 2018, dans son texte “les téléconsultations et la santé mentale” : «Ce marché en ligne émerge dans un contexte marqué par le large développement des usages d’Internet (Méadel et Akrich, 2010) et par l’avènement du paradigme de la santé mentale, qui ne se limite pas au traitement des maladies mentales comme les psychoses, mais inclut également celui de la « souffrance psychique » (Demailly, 2011a,b)».

Par quels nouveaux moyens – excluant le lien « direct » – gérer les crises d’angoisse à distance ?

Le lien entre les patients et les psychologues a donc été fragilisé, maintenu ou même renforcé selon le/la psychologue interrogé(e). Le plus important aux yeux des patients, d’après les psychologues, reste de toujours être en lien et de maintenir une communication, qu’elle soit verbale ou visuelle. 

Ce que la crise fait à la santé mentale des français

Le confinement nous “force” à nous retrouver avec nous même et les problèmes et traumatismes qu’on avait emmagasinés en nous depuis parfois des années.

Le moral des étudiants mis à mal

Le cas des plus jeunes et des étudiants est d’autant plus intéressant qu’il est un questionnement médiatique actuellement très discuté. Entre l’arrêt des cours en présentiel, des cours en visio intensifiés, la virtualisation de l’école et des cours construits pour des moments physiques, est très déconcertant. 

Avoir une résidence secondaire et pouvoir fuir Paris est perçu comme un privilège pour énormément de français. Mais dans le cas de certains étudiants, retourner chez les parents dans une situation humainement instable, est plus que dur. Mais surtout, ce retour précipité peut rappeler une infantilisation des étudiants, qui dans leurs villes étudiantes sont des adultes à part entière, indépendants. La figure parentale reste un refuge mais aussi un rappel constant de l’enfance et de l’autorité. Le psychologue en BAPU, Stéphane, qui communiquait exclusivement par téléphone pendant le confinement, explique très justement le choc psychologique que peut évoquer la coupure scolaire et sociale des étudiants : «Les étudiants ont été malmenés je pense oui, l’isolement, les conditions matérielles pour certains et puis les changements, (…) le changement de lieu de vie par exemple pour ceux qui sont retournés dans leurs familles, on pourrait penser qu’ils avaient un côté confortable, ce qui était vrai pour certains et ça faisait aussi revenir et ça remuait toute l’histoire familiale et tout ce qui en était». 

Les visioconsultations sont censées prendre le relais entre les deux partis, elles remplacent la rencontre physique : «Pour une part, en effet, le numérique amplifie ces tendances lourdes à l’isolement mais il peut aussi être interprété comme rendant plus supportables ces solitudes qui viennent d’ailleurs» – (Mathieu-Fritz, 2018)*.

Des psychologues tout aussi impactés par la télémédecine et le confinement

Les psychologues interrogés sont aussi « victimes » du confinement et du télétravail et donc de la visioconsultation. Les psychologues qui écoutent au mieux leur patientèle ont finalement bien ou peu encaissé cette transformation sociale et professionnelle obligatoire qu’implique le confinement. Derrière ces thérapeutes, il y a des familles, avec des enfants, qui étaient confinés avec leurs parents psychologues, qui continuaient leurs consultations virtuelles.

«Le déconfinement a été très difficile à titre personnel, les derniers mois ont été très difficiles», explique la deuxième psychologue anonyme. Elle évoque ici une tension famille-télétravail, que beaucoup de français ont pu ressentir.

Du confinement à une remise en question personnelle de certains patients

En dehors de l’aspect psychologique et des attendus néfastes du confinement et de la télémédecine, on peut aussi se pencher sur une explication philosophique voire anthropologique. Les multiples polémiques autour des fermetures des commerces considérés “non essentiels” comme les librairies ou cinémas, ont rappelé que l’enrichissement personnel, le monde imaginaire et inconscient permet à l’Homme d’échapper à sa réalité et aux problèmes réels. La notion de « lieux de non-lieux » théorisée par l’anthropologue et ethnologue français, Marc Augé en 1992 peut s’imbriquer. Les lieux de non-lieux sont par exemple les aéroports, les gares ou les supermarchés. Ce sont des lieux « d’échanges marchands » et ou « de service humains » où l’anonymat et la solitude priment. Ces endroits où le temps ne nous importe peu nous coupent de nos réalités. Le paradoxe ici est que le confinement que l’on connaît en 2020 nous oblige à rester chez nous. Nos maisons, nos appartements ou foyers sont censés être des lieux d’apaisement et d’habitus où nous nous sentons le plus à l’abri du dehors, de ses dangers et des autres. La perte de repères comme le temps ou l’apparition de dissonances psychiques dans nos propres foyers, fait ressurgir nos peurs et angoisses. Aspirés dans nos vies quotidiennes, attirées par l’extérieur, le confinement est violent mais aussi conscient car on se retrouve face à ce qui nous échappe au quotidien et qui pourtant nous entoure tous les jours. 

Le premier confinement a donné suite à des décisions personnelles fortes chez certains patients. Malgré la dureté d’un enfermement, le cloisonnement des corps à donner naissance à une liberté de l’esprit chez certains patients, qui y ont vu un moment opportun pour mieux se comprendre et se connaître intérieurement. Marine a connu un afflux de patients désireux de changer de vie en déménageant ou quittant leurs partenaires par exemple : «En ce qui concerne les personnes que j’accompagne, comme je vous le disais tout à l’heure c’est une très forte remise en question personnelle, qui a été la cause. Cela a permis aux gens de faire une pause».

Le cas de certaines patientes de Koro, psychologue en « psychologie interculturelle » et « ethnopsychiatrie » est aussi intéressant. La psychologie culturelle est une sous discipline de la psychologie qui «recouvre la totalité du domaine d’étude des relations entre culture et psychisme» (Guerraoui, Reveyrand-Coulon, 2013). Des patientes de la psychologue se sont senties en juin 2020, en plus du déconfinement, déconcertées face aux multiples manifestations Black Lives Matter, liées au racisme et violences policières : «C’est vrai qu’il y a plus eu un éveil de ces deux patientes dont j’ai parlé, par rapport à l’épisode George Floyd», déclare Koro. La déclaration de Koro fait intervenir la notion de «l’intersectionnalité». Théorisée par l’afro-américaine Kimberlé Williams Crenshaw en 1989, la notion d’intersectionnalité serait une accumulation de problèmes d’ordre sociologique, souvent rencontrés par des personnes issues de communautés démographiquement non majoritaires, mêlant, sexe, couleur et classe sociale. En obstruant leurs problèmes psychologiques, certaines patientes de Koro se sont senties concernées et obligées d’agir et donc de manifester pour une cause qui leur tenaient à coeur.

Les atouts de la télémédecine 

Une des interrogations principales de cette enquête était bien sûr d’observer et analyser les dites différences entre un entretien psychologique en cabinet et en visioconsultation. Au-delà de la distance psychologique qui s’est faite sentir, la rencontre physique est primordiale et joue énormément pour un suivi psychologique efficace et continuel. Ici encore, la réponse ne peut être unilatérale. Néanmoins la visioconsultation est souvent bienfaitrice. 

La visioconsultation remplit son rôle d’outil professionnel faisant le lien humain-humain

La visioconsultation reste un outil virtuel liant deux ou plusieurs individus, pour des raisons professionnelles ou personnelles. En temps de confinement, la téléconsultation s’avérait tout simplement utile sur le court terme pour mener les thérapies des psychologues interrogés, à bien. Finalement, pour certains patients, l’essentiel reste de pouvoir communiquer par n’importe quel moyen. Marielle, psychologue en banlieue parisienne proche, parle du sentiment de quiétude que pouvait procurer les visioconsultations à certains patients : «Le fait que les patients aient un espace pour parler librement je pense que ça a permis à peu de changement au contraire. J’ai l’impression que quand on est chez soi, on est dans notre espace et pour parler des choses qui nous tracassent, c’est plus facile».

Marine, psychologue avec une base d’abonnés importante sur le portail américain d’échanges de savoirs Quora, a avoué que plusieurs de ses patients ont fini par apprécier les téléconsultations. Le planning de la psychologue se trouve aujourd’hui bousculé. La téléconsultation bouleverse la vie professionnelle des psychologues, qui accordent parfois des consultations à des heures non normées : «La plupart des gens quand ils peuvent, viennent (en cabinet). Certaines personnes ont trouvé les téléconsultations plus confortables (…) 3 jours par semaine, je consulte tard le soir entre 20 et 21h». – Marine.

La communication verbale essentielle à la psychothérapie, préservée

La voix est un flux sonore d’apaisement physique et mental et prime dans une relation thérapeutique. Il s’agit d’écouter dans le sens primaire et émotionnel, entendre dans le sens sonore, interagir verbalement et comprendre la personne qui nous parle. Et capter la voix et les dires, sans rentrer dans une approche descriptive. Ces deux aspects de l’attention verbale vont de soi dans une thérapie, la patientèle vient pour être appréciée et écoutée, quand elle ne retrouve souvent pas cette attention et écoute dans son cercle proche. Les psychologues viennent capter ces paroles, les déchiffrer dans le but d’une aide empathique. De ce fait, les téléconsultations remplissent leurs rôles, en garantissant ce lien thérapeutique. 

Ambre*, la seule patiente interrogée a vécu un premier confinement, très éprouvant au début. Ambre a ressenti le distinguo visio/rencontre physique. Mais pour elle, tant que sa thérapie avait lieu de façon régulière et que le lien verbal patient/psychologue était préservé, la situation lui paraissait supportable : «Je trouve que la vidéo ça a des aspects négatifs, ça a des aspects positifs, après il y a eu une sorte de rituel, du fait d’aller dans le cabinet. C’est vrai que ça m’a un peu causé une perte de repères, qui était un peu difficile à vivre (…) je trouve que ce qui est le plus important, c’est plus la manière dont on le vit».

Les limites de la visioconsultation et de la télémédecine

La pratique des téléconsultations rappelle simplement l’adaptation de l’humain face à la technologie et la vastitude d’Internet et du web. La psychanalyse inventée par Sigmund Freud, stipule des rendez vous toutes les semaines, en cabinet et donc une rencontre physique réelle significative. Ce passage à l’écran et aux téléconsultations montre les faiblesses et avantages, mis en pratique à grande échelle. 

Remise en cause de la théâtralité d’une visioconsultation

Des repères visuels sont indispensables pour un suivi psychologique plus efficace. L’image et notre identité sont plus qu’essentiels dans l’établissement d’un suivi par écrans interposés. Face à une caméra, nous ne sommes pas naturels, nous nous efforçons de paraître plus beaux ou belles et de renvoyer le meilleur de nous mêmes, pour donner une bonne impression à nos interlocuteurs. La caméra nous pousse à surjouer notre personnalité. Parmi les psychologues interrogés, le psychothérapeute et logothérapeute parisien, anciennement cinéaste, David, émet ce problème que peuvent poser les visioconsultations quant à notre représentation physique. En effet, la visioconsultation peut fausser l’image du patient et donc celle du psychologue en face. David fait d’ailleurs appel à ce jeu de rôle social, que les individus peuvent incarner face à l’autre pour «garder la face», comme l’expliquait Erving Goffman en 1973. En plus de son rapport particulier à l’image renvoyée grâce à son bagage cinématographique, David pratique la «logothérapie», théorisée par le psychiatre autrichien Viktor Frankl, dans les années 1930. La logothérapie est une approche d’une psychologie plus philosophique presque « spirituelle », qui invite les patients à se recentrer sur leurs envies et leurs valeurs propres, donc sur eux-mêmes.

Dans ce sens, David accorde une place essentielle aux thérapies en présentiel : comment étudier et analyser une personne sans pouvoir la voir et sans connexion physique : «Je dirais que ça doit être une sorte de flux continuel, donc déjà il y a le fait que l’écran ampute une bonne partie de la relation, quand c’est interrompu c’est ce flux qui est coupé».

« On a beaucoup plus de mal à se concentrer, c’est beaucoup plus fatiguant, comme justement il n’y pas toutes les autres choses, qu’on chope quand on est avec quelqu’un, on a pas son odeur. On ne voit qu’une partie de son corps (du patient) »

PSYCHOLOGUE ANONYME

Une mauvaise image ou une vue faussée ou rompue comme dans la vraie vie, vient désaccorder notre compréhension d’une situation et donc d’une conversation. Ne pas reconnaître le patient et l’image qu’il nous renvoie à cause de la mauvaise pixellisation des écrans, peut fragiliser l’échange et donc la qualité du lien thérapeutique. En plus de la distance, s’ajoutent les inconvénients d’outils numériques peu ou pas performants.

L’impossibilité d’une rencontre physique affaiblit la thérapie

L’impossibilité de se rencontrer en vrai pour les psychologues interrogés et leurs patients, a engendré un manque de contact humain pour les uns comme pour les autres. La thérapie en cabinet est faite de coutumes et gestes propres à chaque thérapeute, des gestes et habitudes qui viennent sceller la thérapie au fil des semaines et des mois. La thérapie en présentiel reste une rencontre hebdomadaire entre deux êtres humains, qui établissent des liens personnels ou professionnels, qui durent avec le temps. Le corps et la présence physique lors d’une thérapie sont plus qu’utiles pour l’interprétation des problèmes non verbaux que le patient peut renvoyer au thérapeute. 

De la difficulté de « faire comme si ».

Stéphane est psychanalyste en BAPU (bureau d’aide psychologique universitaire) depuis 15 ans où les consultations sont gratuites. Le psychologue a essentiellement utilisé les appels téléphoniques pour mener ses thérapies à bien. Le praticien a d’ailleurs affirmé qu’il était pas à l’aise avec les téléconsultations pour des raisons de pratiques personnelles peu développées mais surtout qu’en tant que psychanalyste, l’entretien présentiel prédomine : «Je pense que c’est un travail corporel, au sens où on est assis. Quand on fait une psychanalyse, on est allongés sur un divan et l’analyste est sur son siège, dans son fauteuil. On bouge pas physiquement mais je pense que c’est un travail où il y a du corps».

Stéphane évoque ici, la notion de mobilité et de volonté personnelle dans une thérapie. Une thérapie est un acte motivé, où le patient va seul, souvent paie pour ses entretiens, afin de trouver des solutions ou réponses à ses problèmes ou traumatismes psychiques : «C’est une démarche volontaire mais une démarche active pour venir jusqu’ici, alors que depuis chez soi il n’y a pas, par définition, cet acte pour le coup de mobilisation au sens propre d’avoir à bouger qui peut se produire», déclare Stéphane.

La psychanalyste anonyme a “perdu” le lien social avec des patients psychotiques et phobiques sociaux, déjà très fragiles avant le confinement : «Il y a d’autres patients qui, je parle de patients psychiatriques, psychotiques, qui en ont profité pour se replier chez eux. Bon voilà on pouvait plus les contacter, ils répondaient pas au téléphone. Ils se sont renfermés dans un cocon chez eux. (…) Il y en a qu’on a perdus».

Quand les interactions corporelles et symboliques manquent entre le patient et le praticien, comment rentrer dans le rôle ?

Capter des mouvements faciaux ou non verbaux via des écrans reste compliqué. Ces mouvements font partie d’une communication non-verbale, qui permet souvent aux thérapeutes de trouver des problèmes sous-jacents, que les patients ne communiquent pas oralement. En dehors de ce flou des réactions émotionnelles à travers la caméra, les téléconsultations font aussi face à des interférences de connexion. Lors de la réalisation des entretiens sur Skype avec 4 des psychologues, les conversations étaient brouillées et le saut ou le manque de mots énoncés, omis par des coupures de captation du wifi, étaient plus que sensibles. La télémédecine rejoint les bons et mauvais côtés de vouloir relier les humains dans des moments de sociabilité fragilisée et qu’il faut absolument maintenir. 

L’avenir de la télémédecine 

La pratique de la télépsychothérapie en visioconférence reste nouvelle dans le paysage français. En effet, sur les 7 psychologues interrogés, seuls deux pratiquaient réellement la télépsychothérapie avant le premier confinement. 

Un accord possible entre les plateformes numériques et la psychologie en France?

Cette découverte des téléconsultations pour 5 des psychologues interrogés atteste bien une préférence pour les rendez-vous physiques. Les deux psychologues que sont Marine et la psychologue anonyme ont pour la plupart des patients dans tout le pays et dans le monde entier. La psychologue anonyme, fait des consultations en plusieurs langues (français, anglais et hindi). La thérapeute a toujours eu une patientèle internationale, avec qui elle communique grâce au site français Eutelmed, spécialisé dans la télémédecine.

Le passage aux consultations en visio, ne l’a pas troublé, même si elle atteste que cela ne reste pas pratique pour nombreux de ses patients : «Pendant le premier confinement, il y en a qui ont préféré arrêter, plutôt que de faire par vidéo, parce que ça leur convenait pas, soit parce que ça leur convenait pas d’être derrière un écran, soit parce qu’ils étaient confinés chez eux, dans un petit espace (…) et justement pas la possibilité de parler dans un endroit sans que personne écoute quoi». 

Les disparités économiques rendent l’utilisation des visioconsultations inégalitaire 

Qui dit télémédecine dit ressources matérielles et donc inégalités économiques. 

Comment assurer un suivi de qualité dans des conditions sensibles (sauts de Wifi, interférences etc…) ?

Les français ne sont pas tous égaux en termes de logement. L’aspect socio-économique de la crise sanitaire a inquiété les autorités et dans le cadre de l’enquête, les psychologues. Marielle a abordé les problèmes de disparité immobilière et domestique. Mais surtout, l’accumulation de problèmes nouveaux, venant s’ajouter à une situation familiale antérieure très fragile : «Charlyze, la réalité est que les personnes qui ont été les plus impactées c’était des familles monoparentales par exemple, qui habitent dans des très petits appartements. Se retrouver 24h/24h avec un enfant qui a des troubles du comportement, c’est difficile».

La télépsychothérapie peut être une source de confort et d’inconfort pour le thérapeute et la patientèle. Le problème de la promiscuité et de la stabilité domestique, stabilité dans le sens figuré et de sanité, entrent en jeu. De plus, la télémédecine peut aussi être un facteur de ségrégation matérielle et économique : tous les foyers et patients ne sont pas technologiquement équipés de la même façon. La télémédecine fait donc ressortir les disparités et inégalités économiques, d’un foyer à un autre : «En effet, l’inégalité des conditions de confinement incite à prendre en compte de nombreux facteurs pouvant accentuer les effets négatifs du confinement : taille du lieu de confinement, nombre de personnes confinées ensemble, accès à l’extérieur, accès à internet et aux télécommunications» – (Allé, 2020)*.


Ainsi, intervient aussi la notion de confidentialité. Une psychothérapie se fait dans un espace restreint, loin des perturbations urbaines et quotidiennes. Une psychothérapie part d’un sentiment d’extériorisation de pensées sensibles et qui invoquent des événements personnels. Si ces conversations finissent par être troublées par des acteurs humains et numériques, la télépsychothérapie ne peut qu’être en danger, ainsi que la santé mentale du patient. Les foyers ne sont pas tous équipés de la même façon selon les revenus économiques. L’espace et le confort sont des enjeux de grande importance dans le bon suivi d’une thérapie et s’ils ne sont pas au rendez-vous lors d’une télépsychothérapie, le patient tout comme le thérapeute n’en sortent que perturbés par la séance en cours.

Une différenciation de l’utilisation de la télémédecine intergénérationnelle et sexuée 

Enfin, en dehors de cette surprise que fut l’utilisation des visioconsultations autant pour les thérapeutes que pour leurs patients, les psychologues interrogés ont pratiquement tous attesté que plusieurs paramètres et/ou sinon segmentations s’ajoutent, quand il s’agit de qui les consulte. L’âge, le sexe ou encore la classe sociale, les patients des psychologues interrogés sont majoritairement jeunes (entre 20 et 30 ans), de classe moyenne (hormis le CMP) et surtout féminins. Marielle explique cette féminisation de ses patients par le biais de la socialisation genrée et stéréotypée entre les hommes et les femmes. Les hommes intérioriseraient leurs sentiments et doivent rester stoïques. À l’inverse, les femmes seraient des êtres plus sensibles, en phase avec leurs émotions : «Il y a cette question d’éducation et des rôles. L’homme ne doit pas pleurer, un homme doit être fort, il ne doit se mettre en lien avec ses émotions. Les femmes c’est « ah oui elle est sensible, c’est normal (rires)».

Les usages du web et des plateformes numériques changent et diffèrent selon les générations, tout comme les usages non virtuels de la vie quotidienne. 

Sur le plan de l’âge et du fossé intergénérationnel, les consultations des moins de 30 ans expliquent cette démocratisation du bien être mental de plus en plus démocratisé dans notre société. Marine l’expliquait en post discussion d’entretien en disant que les jeunes, entre 20 et 30 ans, ne veulent pas commencer leurs vies avec des problèmes. Marine parle de ce distinguo entre les plus jeunes et les plus âgés quand il s’agit de consulter : «quand on a 50 ans, on passe par d’autres canaux». Stéphane lui, parle plutôt d’une certaine malléabilité cognitive et intérieure caractérisant les plus jeunes, qui faciliterait ses thérapies : «Il y a une capacité de changement, de mobilisation, de souplesse psychique, chez les jeunes, qui fait que les réaménagements quand il y a eu quelque chose d’horrible, sont potentiellement plus possibles». 

CONCLUSION

Démarche photographique

Il paraissait intéressant d’explorer comment les plateformes d’e-santé effectuent leur communication en période de confinement : en effet, une grande part des visioconsultations ou de télémédecine ne seraient possibles sans un système probant de réservation en ligne. J’ai donc choisi dans un premier temps de réaliser une série d’images reprenant les codes visuels des comptes Instagram des principaux sites ayant cette fonction.

Dans un second temps, il me paraissait également d’exploiter une des difficultés que rencontrent les praticiens lors de leurs téléconsultations et qui influent grandement sur le lien établi pendant celles-ci : la façon dont leur image est réceptionnée, tant d’un point de vue de la posture, de la qualité de camera que des interférences techniques.

Les déclarations des psychologues, de leurs patients et de la patiente interrogée, ne peuvent aboutir à une réponse générale, prompte et sans nuances. La visioconsultation et la télépsychologie sont des outils numériques permettant le maintien du lien social et humain, comme peuvent l’être les réseaux sociaux. Dans ce contexte sanitaire et psycho-sociologique, la visioconsultation n’est pas infaillible face à l’isolement des patients et celui des psychologues. La visioconsultation a de bons et mauvais côtés. L’enfermement domestique reste un facteur majeur de  l’accroissement de l’anxiété ambiante. Le but de la téléconsultation n’est pas d’effacer les problèmes mentaux ou émotionnels des patients mais de ne pas faire en sorte que ces problèmes s’aggravent.

L’utilisation des plateformes numériques pendant le premier confinement, qui était nécessaire dans beaucoup de cas, vient répondre à des besoins professionnels, du côté des psychologues et personnels, du côté des patients. Si la pandémie continue de sévir en France, la télépsychothérapie va peut être bouleverser les métiers de la psychologie et de la psychiatrie sur le long terme. La pandémie du COVID 19 a peut être quelque part pousser l’humain à s’approprier des outils technologiques, dans une situation dépassant certes le cadre du confort et d’une utilisation ponctuelle des écrans. Cette adoption des télépsychothérapies est à la fois un marqueur d’une société française en clin à s’informatiser mais aussi d’une individualisation de l’utilisation des outils numériques et peut-être d’une perte du lien social. Une société où des patients privilégient l’écran à la rencontre nous pousse à nous repenser en tant qu’humains face aux nouvelles technologies et à leurs poids non négligeable sur nos vies. Au final, l’écran et les plateformes numériques isolent tout comme ils rassemblent, même dans des conditions parfois peu optimales. Reste à savoir ce que l’Humain tire de ces rencontres.

1. Allé, Mélissa C, et al. « Le confinement peut-il favoriser l’émergence de symptômes traumatiques ou psychotiques ? », Revue de neuropsychologie, vol. volume 12, no. 2, 2020, pp. 196-203.

2. Allaert, F. A, et C. Quantin. « Les applications sur smartphones permettront-elles une généralisation de la télémédecine ? », Journal de gestion et d’économie médicales, vol. vol. 36, no. 2-3, 2018, pp. 145-151.

3. Mathieu-Fritz, Alexandre. « Les téléconsultations en santé mentale. Ou comment établir la relation psychothérapeutique à distance », Réseaux, vol. 207, no. 1, 2018, pp. 123-164.

4. Marchand, André, et Myra Gravel Crevier. « L’utilisation de la télépsychothérapie dans le traitement des troubles anxieux », Perspectives Psy, vol. vol. 50, no. 3, 2011, pp. 212-219.

5. Marc Augé, Non-Lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Paris, Seuil, coll. «?La Librairie du xxe siècle?», 1992.

6.Guerraoui, Zohra, et Odile Reveyrand-Coulon. « La méthodologie en psychologie interculturelle », Les Cahiers Internationaux de Psychologie Sociale, vol. numéro 99-100, no. 3-4, 2013, pp. 291-294.

7. Mateo, Marie-Claude. « Alliance thérapeutique », Monique Formarier éd., Les concepts en sciences infirmières. 2ème édition. Association de Recherche en Soins Infirmiers, 2012, pp. 64-66.

 

 

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Deux visages de la lutte environnementale à travers le numérique https://numerique-investigation.org/entrepreneuriat-vs-clandestinite-les-visages-de-lactivisme-environnemental/4708/ https://numerique-investigation.org/entrepreneuriat-vs-clandestinite-les-visages-de-lactivisme-environnemental/4708/#respond Wed, 09 Dec 2020 10:15:55 +0000 https://numerique-investigation.org/?p=4708 Agir pour l’environnement via des initiatives virtuelles prend de plus en plus d’ampleur. A travers cette enquête et deux entretiens exclusifs, nous étudierons comment des acteurs à priori opposés, une start-up et un mouvement clandestin, encouragent à travers le numérique une mobilisation citoyenne en faveur de cette cause.

Il est évident qu’agir pour le climat à partir du numérique suscite d’importantes interrogations, notamment liées à l’impact écologique et à l’empreinte carbone produit par la technologie. Cependant, il est naturel que les mouvements nés dans l’ère technologique soient des enfants du même ADN, mais ces mouvements sont radicalement différents. L’un d’eux, Now You Know, agit pour le climat en développant une application mobilisant des ressources financières en faveur d’initiatives vertes.

La ronce lance un mouvement clandestin en ligne capable de mobiliser des activistes ou des sympathisants pour la défense des abeilles. Ces initiatives numériques aident les citoyens à choisir et à lutter pour la défense de l’environnement. L’objectif de nos entretiens est d’identifier les terrains de divergence ou de convergence de ces méthodes, malgré leurs natures différentes.

Agir pour l’environnement à travers des initiatives numériques opposées

Parmi le large éventail de possibilités numériques, les start-up ou nouvelles entreprises prennent une place prépondérante. Tel est le cas de Now You Know, une application française qui permet à l’utilisateur de générer de l’argent depuis l’interface et le reverser à des projets environnementaux de son choix.  «Faire des dons gratuits», comme le dit Now You Know. Ces projets sont variés : cosmétique, hygiène, corps, énergie, plantation d’arbres, en passant par le soutien de projets d’innovations écologiques ou de recherche scientifique.

De l’autre côté, certains mouvements clandestins encouragent les gens à agir. C’est le cas de La Ronce, qui se définit elle-même comme «l’épine qui défend le vivant et se dresse contre ceux qui le détruisent». Son objectif est d’empêcher la vente de produits polluants. Ce collectif est né sur des plateformes virtuelles numériques populaires telles qu’Instagram et Youtube. Mais les acteurs de ce collectif ne se mobilisent pas seulement virtuellement, mais également sur le plan réel.

Selon Dominique Cardon et Fabien Granjon dans leur livre Médiactivistes, les technologies de communication individuelle comme internet et le téléphone portable confèrent à de nouveaux publics la possibilité de devenir des capteurs et des relais d’information, leurs permettent aussi de s’engager plus avant dans l’action collective.

L’activisme des groupes écologistes n’est pas nouveau, depuis plusieurs années de multiples organisations au niveau mondial se prononcent pour limiter les impacts du changement climatique, l’utilisation des pesticides, et les méthodes de l’agriculture intensive irrespectueuses de l’environnement. Dans ce contexte où le réseau numérique ne cesse de croître, les entreprises jouent un rôle important et certains collectifs numériques travaillent en partenariat avec elles, tandis que d’autres les combattent.

Soutenir des grandes entreprises ou lutter contre ?

Nous avons trouvé Know You Know, dans la liste des applications écologistes disponibles sur AppStore et PlayStore -les magasins virtuels des systèmes d’exploitation iOs et Android. En contactant son équipe, le fondateur a accepté de partager ses mots avec nous.

Au contraire, dans le cas de La Ronce, en tant que collectif anonyme sur Instagram, après avoir contacté ses administrateurs et envoyé différents mails, il était difficile d’obtenir des réponses de la part du ou des cerveaux de ce mouvement. Nous avons donc lancé un appel au public sur le même réseau social pour discuter avec un militant fidèle. Nous avons réussi à trouver une «épine», nom donné aux acteurs de ce réseau, qui a témoigné dans l’anonymat.

Benjamin Maubacq, jeune fondateur et CEO de Know You Know, nous dit qu’ils ont créé «un cercle vertueux. Les entreprises partenaires apportent de l’argent, les utilisateurs découvrent des projets environnementaux et suivent des quizzes dans l’ application, ce qui génère des  «Actes», monnaie virtuelle de la plateforme, qui sont ensuite reversés virtuellement par les utilisateurs à des projets concrets». Donc les utilisateurs gagnent de l’argent virtuel en regardant des projets que l’application partage dans leur interface et en répondant à des quizzes liés au sujet environnemental.

La banque des projets exposés dans l’application propose 250 alternatives éco-responsables françaises de différentes natures. Now You Now, en tant que SAS, facture les entreprises sponsors de «90% des revenus que nous générons grâce à la visibilité des entreprises. Cela permet d’alimenter la cagnotte de dons gratuits, que chaque utilisateur gère à partir de son compte pour financer les projets qu’il souhaite», nous livre le CEO de Now You Know. 

Ce dernier utilise les grandes entreprises pour obtenir l’argent avec lequel il effectue le reste du processus. Sans l’argent que ces entreprises apportent, il n’y aurait pas de monnaie virtuelle que les utilisateurs pourraient ensuite donner en argent réel aux projets présentés.

Les utilisateurs jouent alors un double rôle : celui de consommateurs de publicités (les produits ou projets mis en valeur), et celui d’agents décisionnels capables de choisir des projets écologiques à financer. Ces derniers gagnent ainsi en visibilité mais également en ressources financières grâce à cette plateforme et aux utilisateurs.

Du côté de la Ronce, ils ont publié un manifeste le 8 octobre 2020, pour décréter la naissance du mouvement, et déclarent :

«Je tiens une idée : inventer des gestes simples et peu risqués qui empêcheraient leurs 4×4 de rouler, leurs pubs de s’afficher, des gestes qui dégraderaient suffisamment l’emballage de leurs produits pour qu’ils ne puissent plus les vendre. Un geste aussi discret et rapide que celui de déboucher un bouchon, de mettre un coup de feutre sur la date de péremption, d’utiliser leur « ouverture facile – tirez ici » en zappant l’étape de l’achat.»

@la_ronce__

En regardant leurs appels et la couverture de presse, ce mouvement numérique essaye d’empêcher la vente de produits sucriers ponctuels, sous l’argument que les entreprises productrices utilisent des néonicotinoïdes. Ces derniers sont des pesticides utilisés dans la filière de la betterave sucrière. Selon l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail), l’usage des produits à base de néonicotinoïdes en agriculture a suscité des inquiétudes dans de nombreux pays en raison notamment de leurs effets sur les insectes pollinisateurs.

La jeune parisienne enquêtée, qui travaille dans la banque, se considère comme une militante de la Ronce, et se sent à l’aise avec le fait d’être appelée «épine». Elle a détruit au moins 15 produits des marques désignées, et en est fière :

«…cela donne la sensation d’être dans un jeu vidéo…»

Cependant cette incitation au gaspillage peut sembler contradictoire à la lutte pour l’environnement. Est-ce que la fin justifie les moyens ? Pour notre interviewée «c’est comme voler quelqu’un qui vend des armes ou de la drogue, en plus ce sont les supermarchés qui devraient avoir honte des produits qu’ils vendent». La militante clandestine admet que l’ouverture des bouchons d’emballage du sucre est quelque chose de sérieux, qu’elle continuera à faire. Cependant elle n’ira pas jusqu’à dégonfler les pneus des SUV. 

«Pensez-vous que la lutte finale est contre les entreprises ou contre les organes de l’État qui permettent l’utilisation de néonicotinoïdes ?» c’était une question pour l’enquêtée, a laquelle elle a répondu :

«Dans mon cas, ce n’est pas contre les entreprises, en fait je ne suis pas très de gauche, mais je ne suis pas non plus d’accord avec le fait que l’État permet l’utilisation des néonicotinoïdes.»

Explique la jeune femme.

La Ronce n’est pas un collectif formalisé, s’opposant donc au mode de production de certaines grandes entreprises françaises et s’attaquant de manière ponctuelle et frontale à celles-ci. C’est précisément dans son manifeste qu’ils disent :

J’ai trop peu de pouvoir et ceux qui en ont ne font pas face. Ils fuient. Ils festoient sur les ruines, jusqu’à la dernière goutte de pétrole, le dernier arbre debout, la mort de la dernière abeille. Ils disloquent le navire pour construire leurs radeaux”. Pour encourager à l’action, la Ronce utilise les plateformes Instagram et Youtube comme porte-voix.

Croissance d’utilisateurs et activistes. Le Free Digital Labor impliqué ?

La popularisation de la technologie et la démocratisation de l’accès à celle-ci, a mis sur la scène internationale ces différentes options numériques pour agir en faveur des causes environnementales. Est-ce que ce type d’initiatives augmente progressivement le nombre d’adeptes? «l’idée de sensibiliser le grand public devient progressivement possible (…). De plus, le jeune public s’intéresse davantage à ce sujet que la génération précédente» s’exprime Maubacq. 

Pour La Ronce, selon les chiffres qu’ils ont eux-mêmes fournis publiquement, ils indiquent que plus de 1 400 personnes ont répondu à l’appel de déboucher des sucres dans les supermarchés, et en une semaine ils ont été capables de dégrader 55.000 produits des marques des entreprises utilisant des néonicotinoïdes.

«Vous croyez tout ce que dit le porte-parole de La Ronce ? C’est-à-dire en termes de quantité d’épines et de leurs actions ?»C’était une question pour l’activiste parisienne, «Mais oui pourquoi pas ? Ça se voit dans les annonces du supermarché» a-t-elle répondu.

Une variable à considérer dans la diffusion du message pourrait être le nombre d’utilisateurs et de followers sur les réseaux sociaux dans chacun des cas. L’application a dépassé les milles téléchargements sur AppStore et PlayStore, et ils ont presque 5000 abonnées sur Instagram. L’autre visage des activistes numériques, La Ronce, compte plus de 27 600 abonnés sur Instagram, 14 800 sur Youtube et 5 200 sur Twitter. Ce collectif a en partie profité de la publicité faite par la chaîne Youtube “Partager C’est Sympa”, qui compte à ce jour plus de 248 000 abonnés et plus de 110 000 vues sur cette vidéo.

La thèse du Free Digital Labor suppose que certains outils en ligne ou applications font partie du soi-disant capitalisme des plateformes, où le principal capital fixe est de nature immatériel. Il est constitué par un algorithme central, qui régule d’autres algorithmes faisant fonctionner l’économie de la plateforme. 

Pour Vercellone le terme Free Digital Labor est utilisé dans le double sens du mot free: « le travail à la fois gratuit et apparemment libre qu’une multitude d’individus effectue sur internet, souvent inconsciemment, est au profit des grands oligopoles du numérique et des data industries. Ceux-ci seraient parvenus à créer des écosystèmes dans lesquels les usagers participent à la production de données, d’informations et de contenus valorisés ensuite par les firmes à travers la publicité ou la vente d’autres services.»

Est-ce que le nombre d’abonnés sur un réseau social reflète le nombre d’activistes  qui prennent des mesures ? Bien sûr que non, cela rend compte de la portée communicationnelle, mais la thèse du Free Digital Labor, explique des phénomènes se produisant en ligne. Ces chiffres sont importants pour vérifier toutes les personnes qui ont été mises au service d’une plate-forme et de l’autre.
Quoi qu’il en soit, les start-ups, Now You Know par exemple, peuvent aussi engager dans un type de digital labor légitime, car le labeur des travailleurs doit être payé équitablement. Cardon pense qu ‘il semble donc difficile de soutenir que les plateformes soient des marchés neutres, «Elles ont bousculé les marchés traditionnels en révélant de nouveaux gisements d’activités à partir d’une mise en relation simple et sécurisée des offreurs et des demandeurs».

Contrairement à l’application Now You Know, Le Ronce ne dispose pas d’un outil propre, mais utilise Instagram et Youtube. Dans ce scénario, les utilisateurs serviraient à alimenter l’algorithme de ces grandes entreprises, mais cela se produit dans tous les cas, par rapport à tous les profils présents sur les réseaux sociaux. Ce collectif souhaite surtout que les utilisateurs passent sur son profil, essentiellement pour transmettre des messages et obtenir des activistes qu’ils exécutent les actions recommandées.

Pédagogie et actions réticulaires

Les moyens de conquérir un public dans chacun des cas sont l’utilisation de contenus informatifs et pédagogiques. «Une hausse des températures de +2 degrés signifie que la majorité des habitants de notre planète ne pourront plus se nourrir correctement ca c’est inquiétant» Explique Maubacq, «l’idée de Now You Know en plus d’éduquer c’est encourager les gens à agir en faveur de l’environnement et des petits gestes».

La Ronce ne travaille que sur des appels à l’action sur le plan réel, dans ce cas précis la détérioration de produits. C’est  un exemple de la façon dont internet se prête à des actions réticulaires non hiérarchiques. Selon Cardon et Granjon, «ce sont d’abord les militants les moins organisés et les groupes les plus périphériques qui se saisiront les premiers de ces nouvelles possibilités de communication qui privilégient l’horizontalité sur l’organisation verticale et hiérarchique».

Cela est confirmé lorsque la réponse à la question «Tout marche grâce à Instagram ou vous avez un autre moyen de contacter les organisateurs ?» : «Ah non, j’ai tout vu sur Instagram et Youtube, j’ai vraiment entendu parler d’eux par une vidéo de Partager C’est Sympa (chaîne youtube). J’ai fait ma part en suivant les consignes d’Instagram, mais je n’ai pas été contacté en privé, je ne pense pas que ce soit nécessaire, c’est très clair ce qu’on doit faire.» Exprime l’activiste.

On pourrait dire, d’après l’expérience de cette militante, que le collectif ne prend pas de chemins privés pour communiquer avec les activistes, mais qu’ils accomplissent tous leurs appels à l’action en public en utilisant leurs propres profils de réseaux sociaux. Pour Durand «l’ensemble de la société est touché par ce mouvement d’hybridation du pouvoir. Non seulement les internautes créent des logiciels et des contenus, mais ils changent aussi les modes de transmission et d’élaboration des biens et des idées, imposant des règles plus horizontales et plus ouvertes».

L’activiste de La Ronce  ajoute que le collectif « c’est comme l’Anonymous de la France», et elle fait une analogie lorsque «les activistes jetaient de la peinture rouge sur les manteaux en fourrure des riches, c’est un mélange, j’adore l’impact de La Ronce sur les réseaux sociaux». 

Il est visible dans ce cas, que cette personne se sent faire partie d’un mouvement, elle a un sentiment d’appartenance par rapport à la cause. De plus elle a comme référence deux phénomènes précédents à succès : le premier étant l’existence d’Anonymous et le second les actions associées à la protection des animaux.

Quand les activistes de La Ronce sont incités à ouvrir des paquets de sucre dans les supermarchés, et ensuite prendre en photo les bouchons volés, la photographie est souvent re-partagée par le profil de La Ronce, nous trouvons que c’est un acte de reconnaissance du «mérite» des activistes, qui génère en plus un effet multiplicateur du message.

Segnale Durand : «Avec d’autres phénomènes, dont les anonymous sont l’incarnation la plus spectaculaire à l’échelle mondiale, ils ont signifié la volonté des peuples d’être associés à la prise de décision, de contribuer de manière ouverte et directe à l’invention de leur avenir et de refuser les distances entre gouvernants et gouvernés, caractéristique des âges précédents de la démocratie

Autre élément intéressant, face au discours officiel en la matière des néonicotinoïdes, le collectif met à disposition un nuage de stockage (Sur Google Drive) avec toutes les informations nécessaires pour s’informer sur ce type de pesticides, mais aussi les moyens de contacter les grandes entreprises par appel et e-mail, ainsi que des messages pour imprimer et coller sur les emballages polluants.

Tout cela témoigne d’une ferme volonté de démocratiser l’information, de démentir la parole des grands lobbies commerciaux et de donner aux activistes l’empowermentsur un discours plus fort. 

Pour ces mouvements, la voie éducative est celle envisagée afin d’élever sa communauté sur les réseaux sociaux et autres interfaces numériques, ainsi qu’encourager les utilisateurs à passer l’action. Mais dans l’action de la Ronce, on trouve un façon d’être très bien traité par les auteurs, qui vise à favoriser la mobilisation dans l’anonymat de manière non hiérarchique.

Dans la recherche de points communs

Démarche photographique

A travers son opération « épine sucrée », La Ronce appelle à la destruction de certains paquets de sucre dans les supermarchés. Le sucre, première drogue mondiale, induit une dépendance caractérisée par des modifications comportementales et cérébrales. Dans un registre similaire, le numérique crée également cette dépendance, notamment sur les réseaux sociaux qui nous abreuvent de dopamine en permanence. Réseaux sociaux qui soit dit en passant  « se sucrent » grâce au free digital Labor présent sur leurs plateformes, tout comme les magasins de grande distribution et certaines entreprises sucrières qui accumulent des profits au détriment de la préservation de la planète.
Chaque cristaux  représente un individu s’inscrivant dans un système en réseau, où chacun est relié à l’autre. En plus de son aspect graphique, le sucre symbolise ici des notions telles que l’expansion d’un réseau, l’horizontalité ou la verticalité présent dans un processus de décision collectif…

Nous avons déjà esquissé nombre de points communs sur ces deux initiatives. Cependant, nous nous permettons de souligner les plus frappants par rapport au numérique et l’usage social qui en est fait.

1. Une chose est claire, c’est la capacité de ces deux initiatives d’exploiter les potentialités du numérique de façon très différentes, mais nous constatons que les deux actions donnent au citoyen une raison d’agir pour l’environnement

Les utilisateurs de l’application Now You Know, deviennent capables d’avoir une dimension beaucoup plus large par rapport au nombre d’initiatives pour le climat qui se produisent sur tout le territoire français. Dans le même temps, ils ont la possibilité directe de soutenir les projets qu’ils souhaitent. Avec la Ronce, le public acquiert des informations disruptives par rapport aux informations officielles, et se charge de la solution d’une manière physique, même avec les risques que pourrait représenter chaque acte.

2. Les deux offrent un outil pour agir. Si bien qu’ils ont une manière opposée de se relier aux entreprises. Les deux collectifs trouvent leur axe d’impact par le fait que les citoyens traversent leurs outils numériques. En soit, ils doivent être dotés de compétences minimum sur le plan numérique : télécharger une application et l’utiliser, dans le cas de Now You Know. Ou être utilisateur d’Instagram et Youtube pour regarder un fil d’actualité dans le cas de La Ronce, et ensuite peut-être passer à l’action sur le plan réel. Ces deux collectifs dépendent toujours de l’interaction des utilisateurs dans la phase numérique en premier lieu.

3. Dans le nouvel activisme, le numérique est un moyen, malgré le paradoxe qu’il représente pour la lutte environnementale. Ceci est bien décrit dans le Livre blanc numérique et environnement, qui indique à ce sujet que «Le numérique n’est pas intrinsèquement bon ou mauvais pour l’environnement. Il est ce que nous en ferons.(…) Les acteurs privés du numérique doivent assumer la responsabilité qui va de pair avec l’importance qu’ils représentent dans l’évolution de toute l’économie, de tous les domaines de la société». 

C’est précisément ce que nous observons avec les outils que nous avons étudiés. Le public décide quand et avec qui agir. Pour Durand «Le modèle porté par les réseaux ne bouleverse pas seulement la manière dont chacun accède aux biens ou aux services. Il est surtout porteur d’un esprit démocratique, frondeur, libertaire, créatif, incarné par des individus désireux de conserver leur liberté et prêts pour cela à inventer leurs propres règles».

En définitive, il dépend de chaque utilisateur et utilisatrice de décider d’agir dans les alternatives présentes dans le milieu numérique. Dans cet interaction avec les outils, le citoyen doit être pleinement conscient des avantages et des inconvénients que comporte l’utilisation des plateformes, en termes d’environnement mais aussi sur le plan social. Cela dépend significativement du traitement pédagogique que les collectifs numériques donnent à ce sujet.

CARDON, Dominique, Granjon, Fabien, « Médiactivistes » (2013), Presse de sciences Po.

CARDON, Dominique, «Digital labor», Dans : Culture numérique (2019), pages 340 à 350.

DURAND, Emmanuel, «Les publics», Dans: La menace fantôme (2014), pages 35 à 58

Iddri, FING, WWF France, GreenIT.fr (2018). Livre blanc Numérique et Environnement.

VERCELLONE C. « Les plateformes de la gratuité marchande et la controverse autour du Free Digital Labor : une nouvelle forme d’exploitation ? », Dans : Revue Ouverte de l’Ingénierie des Systèmes d’Information (ROISI), Volume 20-1, n° 2, (2020).

https://www.vie-publique.fr/loi/276032-loi-derogation-utilisation-pesticides-neonicotinoides-betteraves

https://www.anses.fr/fr/content/les-n%C3%A9onicotino%C3%AFdes

https://reporterre.net/Pour-proteger-le-vivant-mettons-un-joyeux-bordel

https://drive.google.com/drive/folders/1QGPBDVF0OPUno5X2nfYnnl_92ramYE2I

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https://numerique-investigation.org/entrepreneuriat-vs-clandestinite-les-visages-de-lactivisme-environnemental/4708/feed/ 0
Le numérique redessine la Bande Dessinée autoéditée https://numerique-investigation.org/bande-dessinee-autoeditee-revolutions-par-le-numerique/4655/ https://numerique-investigation.org/bande-dessinee-autoeditee-revolutions-par-le-numerique/4655/#respond Fri, 04 Dec 2020 13:04:43 +0000 https://numerique-investigation.org/?p=4655

« …en fait le mec n’a jamais ouvert mon book » – Anthony Rico, 24 ans, auteur autoédité

Pour certain.e.s d’entre nous, se retrouver confiné.e dans sa bulle est une opportunité pour faire de la bande dessinée. Le 9ème art trouve de nombreuses façons de se (re)définir et de s’exporter, particulièrement grâce aux réseaux sociaux et diverses plateformes numériques. Ces mêmes plateformes, par leur accessibilité et leur interactivité, deviennent autant de moyens de créer, de penser et de partager sa propre bande dessinée, encourageant l’autoédition.

Avez-vous entendu parler de Dome ? Ce manga écrit par William Balmer et dessiné par Mimo Peyrani a récemment fait financer son deuxième volume par ses fans. Les deux jeunes auteur.ice.s poursuivent leur aventure en autoédition après avoir récolté 4211 euros pour réaliser leur premier tome. De la même façon, de plus en plus de passionné.e.s du 9ème art s’essayent à l’autoédition. Ce terme d’autoédition renvoie au fait, pour un.e auteur.ice, de se passer de l’intermédiaire d’une maison d’édition pour diffuser son travail. Bien qu’elle s’en rapproche, il faut distinguer l’autoédition de l’édition à compte d’auteur.ice, qui désigne le fait qu’un auteur.ice paie des frais d’impression et de diffusion à une maison d’édition, dans le cadre d’un contrat, afin que celle-ci publie son œuvre.

Bien que la bande dessinée jouisse d’un statut particulier, cette tendance à l’autoédition s’affirme dans des cercles de lecteur.ice.s et d’artistes amateur.ice.s, organisés en marchés et en communautés de niche. Il suffit de prendre connaissance des statistiques d’une plateforme de financement participative comme la très populaire Ulule : d’après les données disponibles sur la plateforme elle-même, l’édition de bande dessinée avec Ulule représente plus de 15 millions d’euros collectés, et 1459 projets ont abouti, sur les 1815 qui ont été lancés. De nombreux autres plateformes numériques (TheBookEdition, Mangadraft, The Ninth.art, Medibang.com, Webtoon.com…) ouvrent le champ des possibles de la Bande Dessinée indépendante, bien que les statistiques de l’autoédition sur ces plateformes restent relativement obscures.

« […] j’apprends à être autonome dans le circuit artistique. »

Rico Senseii

Les déçu.e.s de l’édition classique et les jeunes auteur.ice.s trouvent donc dans l’autoédition une nouvelle voie avec de nombreux avantages : expressivité, reconnaissance, originalité, contrôle de la conception et de la promotion, rémunération plus directe des auteur.ice.s, proximité entre auteur.ice.s et lecteur.ice.s.

Face à cette tendance montante de l’autoédition, nous nous sommes penché.e.s sur la définition de la « bande dessinée autoéditée » en prenant en compte son lien avec le numérique. Pour en apprendre plus sur la façon dont le numérique redéfinit la BD, nous avons rencontré deux artistes autoédité.e.s dont nous avons découvert le travail en ligne. Laora, alias « Lao » ou « Lao dans Le Ciel », une illustratrice et autrice de bande dessiné autodidacte. Et Anthony Rico, alias « Rico Senseii », un auteur et illustrateur qui jongle entre sa passion des sports de combats, ses études en arts plastique, et ses projets de mangas. Au cours d’entretiens, nous leur avons donc soumis les deux hypothèses suivantes. Autoéditer sa bande dessinée, est-ce s’opposer à l’édition traditionnelle ? Les formats numériques et les plateformes numériques redéfinissent-ils la bande dessinée ?

Ces entretiens nous ont amenés à redéfinir les champs à la fois spécifiques et complémentaires de la bande dessinée autoéditée.

Un objet hybride : matériel et/ou immatériel

« […] j’ai dû apprendre beaucoup de choses sur le terrain pour faire mes livres un par un », explique Lao. Après s’être fait connaître en postant des mangas sur la plateforme Mangadraft, la jeune autrice s’est formée d’elle-même aux différentes missions de la chaîne du livre pour être capable de mener à bien ses campagnes d’autoédition. Cette plateforme de diffusion et de lecture gratuite de bandes dessinées amateures et numérisées, ainsi que ses réseaux sociaux, ont été des outils de progression, d’épanouissement, et de professionnalisation pour la conteuse d’histoire. Elle qui, à l’origine, partageait simplement ses productions sur Facebook dans le seul but de regrouper toutes ses créations, en est aujourd’hui à sa deuxième campagne de financement participatif pour faire imprimer son recueil d’illustration, « Artbook of the other world ».

« J’ai toujours dessiné sur papier. Je sors parfois ma tablette mais c’est plus pour appliquer des couleurs. »
Dessin original de @lao_dans_le_ciel

Le numérique n’a pas inventé l’autoédition mais il offre la possibilité d’un partage immédiat des créations à une vaste population. Dans le cas du 9ème art, l’autoédition permet de faire coexister différents supports d’une même bande dessinée, et ce dès sa conception ou sa conceptualisation. Ce fut notamment le cas pour Lao, dont le manga « Lugus et le chaudron de Dagda » a dû être pensé à la fois pour l’impression, et pour la plateforme numérique Mangadraft, où l’autrice a posté les premières pages de l’œuvre pour la faire découvrir. Puisque qu’une BD autoéditée peut aussi bien être un objet numérique et immatériel, que papier et physique, un.e auteur.ice peut privilégier le(s) support(s), le(s) plateforme(s) de son choix.

De ce choix découleront de nombreuses conséquences : la ligne éditoriale choisie par l’artiste doit être reconnaissable, les stratégies de communication misent en place doivent être adaptées, un modèle de rémunération doit être choisi ou créé par l’artiste, et des compétences devront être acquises pour mener à bien le projet d’autoédition.

« Pour finaliser un produit que les gens vont acheter, il y a pleins de choses à faire. »

Lao

La question du format

Les pratiques de fansub et de piratage, désormais bien installées depuis plusieurs années, semblent avoir eu plusieurs conséquences jusque dans l’autoédition : pour les artistes qui ont répondu à nos questions, le fait d’avoir lu « des scans » n’empêche absolument pas d’avoir une préférence pour le format papier. Cette expression de « scan » renvoie directement aux versions pirates numérisées (et donc souvent scannées) de bandes dessinées. Chez les passionné.e.s, l’attachement à une série semble prendre son sens dans le format physique, que ce soit en tant que lecteur.ice ou en tant qu’auteur.ice et dessinateur.ice. Anthony Rico, alias Rico Senseii, a clairement affirmé sa préférence pour le format papier, lorsque nous l’avons questionné sur ses habitudes personnelles de lecture.

L’écosystème actuel de la bande dessinée tend donc à englober aussi bien les formats papiers que les formats numérisés et/ou pensés pour le numérique tout en en différenciant les expériences de lectures. Bien qu’ils affectionnent particulièrement le format papier, les artistes interrogé.e.s mettent sur le même plan de légitimité leurs productions numériques et celles imprimées. Ils semblent simplement tirer une plus grande fierté dans l’idée qu’eux-mêmes et leurs lecteurs puissent tenir en main leur œuvre ou la ranger dans une bibliothèque, par rapport au simple fait d’être présent dans un (très) large catalogue en ligne.

L’autre constat que nous observons est que les auteur.ice.s autoédité.e.s doivent développer des stratégies adaptées à leurs formats. L’autoédition peut désormais se définir par la matérialité de la bande dessinée tout comme par sa marchandisation, notamment à cause de la banalisation du piratage et de l’habitude de gratuité des contenus numériques.

Partagée entre un fort attrait pour le numérique et une tradition papier, la bande dessinée autoéditée se dirige vers le statut d’un produit hybride. L’accessibilité aux plateformes dédiées aux artistes autoédité.e.s et la diffusion possible sur les réseaux sociaux pour un coût et un risque minimal, transforment l’autoédition de la bande dessinée : les œuvres autoéditées tendent à être promues ou teasées en ligne avant une potentielle impression.

Une variété d’expériences et de points d’accès

Premier effet de cette variété de supports disponibles : plutôt que d’avoir remplacé la consommation de bande dessinée physique, les pratiques numériques ont ouvert la voie à différentes expériences de lectures. Anthony Rico, le jeune auteur et étudiant en bande dessinée à Amiens cité plus tôt, voit un réel besoin de  cleaner sa présence en ligne. Par cette expression, l’auteur désigne un travail technique pour optimiser et adapter ses contenus (les tailles et résolutions d’images, ainsi que leur lisibilité) aux différentes plateformes sur lesquelles il les publie. Cela s’applique aussi bien aux sites qui diffusent des versions scannées de ses planches, qu’à son compte Instagram. Il adapte ses œuvres au fur et à mesure aux différents formats de plateformes comme The Ninth.art, Mangadraft et Instagram, pour offrir une lecture de son travail la plus amusante et naturelle possible. « Pour moi, la BD c’est l’art de cleaner« , explique-t-il, avant de d’ajouter qu’il a également pensé à un imprimer un recueil pour ces histoires courtes à l’avenir. Certaines de ces versions, notamment le format redécoupé pour Instagram, permettent à la fois de toucher de nouveaux.elles lecteur.ice.s, et de créer des expériences de lecture différentes, qui s’appuient sur l’interactivité propre à chaque plateforme. L’exemple le plus récent de ce travail d’adaptation aux plateformes est incarné par la bande dessinée qu’il a soumise au concours Silent Manga Audition, « La Came-cruse et le Cordonnier ». Cette histoire d’amitié fantastique entre une jeune cordonnière et une came-cruse, sorte de croquemitaine représenté par une jambe vivante, est désormais disponible sur le compte instagram de l’artiste. Avec une résolution et un format adapté, il est possible de lire cette bande dessinée qui prend désormais la forme de plusieurs publications à faire défiler.

Le webtoon coréen, avec son format vertical pensé pour le numérique, représente l’exemple le plus flagrant du succès de cette logique d’optimisation. Ces bandes dessinées se lisent très intuitivement, en déroulant le chapitre comme un rouleau, et peuvent contenir des petites animations, des bruitages ou de la musique. Le site Webtoon.com permet à tout un chacun de lire et publier gratuitement des webtoons grâce à un modèle économique basé sur la publicité. La plateforme propose aux lecteur.ice.s de soutenir les artistes avec une monnaie qui lui est propre, les Coins. Ces Coins s’achètent par virement ou par transaction Paypal, et constituent tout simplement à une forme de mécénat. La plateforme Webtoon propose également aux artistes qui génèrent le plus de trafic de passer au statut Original et de recevoir une compensation. Le numérique offre donc de nombreuses expériences de lecture possible, souvent à moindre coût par rapport à l’impression d’un livre, tout en étant dynamiques et parfois interactives.

Dans une certaine mesure, nous pouvons aussi distinguer des expériences différentes dans la dimension créative des auteur.ice.s eux-mêmes : « En fait, le papier c’est beaucoup mieux parce que ça te permet de mieux progresser [… ] T’accepte les erreurs sur papier. […] j’me sens pas bien quand je dessine sur tablette, j’ai besoin de rusher, alors que sur papier, c’est beaucoup plus une méditation. »

Les logiciels et tablettes de dessin créent autant de méthodes qu’il n’y a d’artistes : Dessiner ses décors numériquement ? Ses personnages sur papier ? Un peu des deux ? A vous de choisir.
Dessins originaux de Anthony Rico (@ricosenseii)

Comme nous le décrit Rico Senseii lors de notre entretien, l’expérience de la création peut considérablement évoluer selon l’artiste et ses préférences pour tel ou tel support, telle ou telle méthode. Dans le cas d’un art à composante graphique comme la bande dessinée, cela peut avoir un impact direct sur la charge émotionnelle de l’œuvre, et donc sur ses interprétations et sa réception. Du point de vue même des auteur.ice.s, le numérique ouvre un champ d’expérimentation. Lequel serait potentiellement immense si l’artiste évolue dans une ligne éditoriale qu’il ou elle se fixe seul.e.

Malgré une omniprésence des formats, des logiques et des stratégies numériques dans l’autoédition, on observe donc une résistance du papier qui garde sa place complémentaire au numérique, en laissant une plus grande part à l’émotion et à la réflexion.

Une liberté de style, d’approche et de parole

L’autoédition, qui par définition n’a pas d’obligation à s’inscrire dans codes éditoriaux professionnels, laisse théoriquement une plus grande place à l’originalité et à l’expression (souvent personnelle, parfois politique). Rico Senseii définit cette variété de sensibilités comme une composante essentielle de la bande dessinée indépendante, notamment dans des communautés de fans de mangas : « Je pense le net… est pleinement dans le contemporain. Je pense que le net est en avance sur l’industrie du manga. L’industrie regarde d’abord si ça marche sur le net avant de prendre un risque, ou alors elle met trop de temps avant de prendre un risque. C’est pour ça que l’originalité sur internet, c’est vraiment quelque chose de bienvenu. » L’accessibilité des moyens de diffusion numérique des créations permet de se passer des freins liés à la prise de risques, mais va créer une nécessité pour les auteur.ice.s de se démarquer.

Dans le cas de la bande dessinée autoéditée, cette recherche d’originalité se développe autour de deux points : l’expression et l’affirmation d’un style graphique, le développement de thématiques et de messages propres à l’auteur.ic.e. Les deux artistes avec qui nous nous sommes entretenus sont conscient.e.s de certaines contraintes de leur travail en indépendant.e.s. Des contraintes qui seraient amenées à changer s’ils étaient édité.e.s : Lao, très inspirée par la bande dessinée (française et étrangère) de son enfance, voit dans l’autoédition le moyen d’exprimer le style qu’elle a voulu développer : « Les mangas édités aujourd’hui ne ressemblent pas à mon style. Peut-être que pour être éditée, je vais devoir avoir un style plus actuel et moins inspiré de la BD franco-belge. Je ne veux pas trop changer mon style au point qu’on ne me reconnaisse plus, je veux me reconnaître même si je suis éditée. » Rico Senseii nous explique à son tour que « il y a certains trucs où tu peux être original, mais ça ne peut pas être à tous les niveaux. Si tu as, et des personnages, et une histoire et une narration originale, au final rien ne ressort. […] Je pense qu’il y peut-être encore trop de points où je casse trop les codes pour être édité tel quel… ou même du point de vue du public.»


« Dans mon trait il y a beaucoup de Dragon Ball et des mangas de cette époque, il y a beaucoup de Fullmetal Alchemist, et aussi beaucoup de franco-belge. »
Dessin original de Laora alias @lao_dans_le_ciel

Nos deux enquêté.e.s proposent des histoires qui leur tiennent à cœur, portées par des thématiques fortes ou des sujets qu’ils souhaitent représenter : dans le cas de Lao, la nature et la place de l’humain en son sein, sont des éléments récurrents dans son travail « … j’aime particulièrement la nature, c’est aussi un moyen de me calmer. Quand je dois dessiner un décor, j’essaye de me dire que je dois donner la sensation d’y être vraiment. […] que ce soit la mer ou la montagne peu importe, j’aime vraiment toujours la nature. Et j’aime la dessiner. » La nature est omniprésente dans l’univers de Lugus développé par l’autrice.

Rico Senseii développe ses « propres thèmes qui tournent autour de l’écologie, de l’animal », qu’il aborde notamment dans son histoire la plus récente Francis Sauvage : Sushi Dash. Il est également inspiré par « la déconstruction de l’image de la virilité ». Cela transparaît aussi bien dans ses mangas que dans ses illustrations sur le personnage de Monsieur Alpha sur Instagram.

 » […] j’essaye d’être le plus « moi » possible.

Rico Senseii

Ni Lao, ni Rico Senseii n’excluent le fait que l’édition classique leur laisse la possibilité d’aborder leurs thèmes favoris. L’un comme l’autre voient dans l’autoédition une plus grande part de légitimité et de liberté à s’exprimer. Cependant, la question de leur style et de l’image que celui-ci transmet est centrale dans leur relation avec leurs abonnés et lecteurs.

De nouvelles formes d’expression… sous contrôle

La liberté de l’auteur.ice autoéditée n’est pas sans limites, même dans le cas d’une diffusion entièrement numérique, contrairement à nos hypothèses. Que ce soit sur les réseaux sociaux ou sur une plateforme propre au 9ème art, l’auteur.ice autoédité.e ne peut pas diffuser n’importe quel contenu à l’intention de n’importe quel usager de la plateforme. Les plateformes numériques, par leurs fonctionnements ou leurs règlements, mettent en place un cadre d’éditorialisation qui leur est propre. Nous expliciterons ce point avec l’exemple de la plateforme Webtoon.com citée plus haut. Sur Webtoon.com, tout.e utilisateur.ice disposant d’une adresse mail peut créer un compte afin d’interagir avec les autres, et pour donner son avis sur les séries publiées. Ce même type de compte donne également la possibilité de publier son œuvre. Cependant, les contraintes de format de Webtoon.com imposent à tous les utilisateurs de structurer leur narration et leur dessin au format vertical, qui est la marque de fabrique de la plateforme.

Une autre contrainte importante vient du postulat que la lecture de webtoons se doit d’être rapide et épisodique. Les auteur.ice.s sont donc incité.e.s à organiser leur travail en « épisodes », que la plateforme encourage fortement à publier selon un calendrier que l’auteur.ice va se fixer.

Enfin, pour pouvoir assurer que chacune des publications sur le site (ou l’application) soit conforme à la charte de Politique de Communauté et au système de contrôle parental de Webtoon.com, la plateforme interdit purement et simplement certains contenus. Il est impossible de représenter graphiquement la nudité, la sexualité, ainsi que la « violence excessive » dans une publication sur Webtoon.com. La plateforme n’offre qu’une autorisation d’aborder des « sujets liés à la sexualité » en activant une fonction d’avertissement qui signale aux lecteur.ice.s qu’ils s’apprêtent à lire un contenu adulte. Cette fonction ne permet cependant aucun droit d’illustrer plus de violence ou de nudité qu’un webtoon tout public.

D’autres contenus sont refusés s’ils promeuvent des comportements ou activités « nuisibles ou préjudiciables ». Nous citons quelques exemples de contenus interdits : « Contenu sexuel impliquant des mineurs […] Représentation d’actes de violence brutaux, étendus et explicites […] Glorification ou promotion de l’automutilation […] Incitation auprès d’autres personnes à commettre un acte violent […] Promouvoir ou encourager les défis qui entraînent un risque imminent de blessure physique (par exemple, l’étouffement, la noyade, le feu ou les jeux alimentaires dangereux) […] Promouvoir ou encourager des comportements illégaux […] Contenu humiliant, menaçant ou harcelant une personne ou un groupe de personnes… »

Certaines de ces règles, particulièrement celles destinées à protéger les mineurs et à interdire les représentations d’actes pédophiles, sont absolument nécessaires. Cependant, une partie de ces autres règles présentent des contours qui peuvent paraître flous et subjectifs en fonction de la démarche recherchée par l’artiste, mais également en fonction de sa culture. En effet, il est impossible d’avoir plus d’informations sur ce que Webtoon.com va considérer comme une « incitation » ou une « glorification ». Sur quelle législation s’appuie une telle plateforme, accessible dans le monde entier, pour interdire de représenter les « comportements illégaux » ? Il est également impossible de savoir comment Webtoon.com arrive à juger ce qui relève d’une « violence excessive » ou d’une « intention de choquer », etc.

Cet exemple permet de mettre en exergue les limites de la liberté totale que l’on attribuerait intuitivement à l’autoédition par le numérique. Les politiques de contrôle des contenus postés sur les plateformes numériques deviennent une sorte de « nouvel éditeur » qui structure une concurrence internationale de la bande dessinée. Dans le cas d’une utilisation de Webtoon.com, l’artiste, qu’il soit français ou d’ailleurs, devra adapter son contenu à une ligne éditoriale internationale dirigée par l’entreprise coréenne Naver, propriétaire de Webtoon.com. En donnant la possibilité d’atteindre de toucher un public international aux auteur.ice.s, la plateforme doit donc diriger et/ou limiter les contenus selon des règles qui lui sont propres. Dans une certaine mesure, publier ses créations sur Webtoon.com reviendrait à fuir des codes éditoriaux locaux pour d’autres Coréens, voir de nouveaux codes éditoriaux « coréens remaniés pour une audience internationale ». L’auteur.ice qui souhaite « s’autoéditer » au format numérique doit donc prendre en compte le degré d’indépendance et qu’iel pourra exercer sur telle ou telle plateforme numérique.

Lorsque son autoédition passe par le numérique, une bande dessinée est de facto éditorialisée par cette même plateforme d’une façon ou d’une autre. On pourrait presque parler de « semi-édition », c’est-à-dire une édition par et pour une plateforme numérique. Cette semi-édition se retrouve, évidemment, à différents degrés en fonction de la plateforme en ligne choisie.

De la visibilité numérique à la capitalisation marchande

Ces expériences et approches de la BD peuvent également être vues comme autant de moyens de trouver son lectorat afin de capitaliser sur sa réputation et son image. L’artiste autoédité.e se doit de conjuguer un esprit créatif et d’entrepreneur. Comme Lao nous l’explique, diffuser de l’illustration et de la bande dessinée devient une pratique extrêmement simple et accessible grâce au numérique : « Je follow tellement de gens que j’ai pas le temps de voir la moitié des artistes sur Instagram ». Les artistes avec qui nous avons échangé sont entièrement conscients que cette abondance, d’expériences, d’auteur.ice.s, et de plateformes, engendrer plusieurs moyens de capitaliser sur son œuvre. La bande dessinée numérique, comme d’autres contenus culturels, s’inscrit donc dans une économie de l’attention marquée à la fois par une création foisonnante et par des habitudes de gratuité héritées des modèles économiques des réseaux sociaux et des pratiques de piratage.

« […] on a tendance à voir les plus riches des auteurs comme des exemples mais la plupart galèrent beaucoup »
Dessin original de @lao_dans_le_ciel

Les contraintes de cette économie de l’attention appliquée au secteur de l’édition classique étaient décrites en 2014 par Georg Franck : « Si seul ce qui promettait un succès commercial avait été publié dans les livres et les revues, le paysage littéraire serait très différent de ce qu’il est aujourd’hui. C’est seulement parce que les auteur.ice.s espèrent se faire payer en revenus d’attention qu’on peut expliquer leur acceptation de salaires de misère pour se tourmenter l’esprit dans la recherche des mots justes. L’ingéniosité du commerce éditorial tient à la division des recettes en revenu monétaire et en revenu d’attention. La condition de production de notre culture littéraire consiste, pour schématiser, en ce que l’éditeur reçoit l’argent et l’auteur l’attention. Si, en outre, l’éditeur gagne en réputation et l’auteur.ice en richesse, alors cela entraîne, économiquement parlant, un profit supplémentaire, qui n’est toutefois pas indispensable à la bonne marche de ce commerce. »

Ces réalités se retrouvent exacerbées pour l’artiste autoédité.e, qui doit incarner à la fois l’œuvre, l’auteur.ice et la ligne éditoriale. « Instagram c’est tout dans le visuel, on a l’habitude de zapper direct, et du coup il faut trouver la formule qui va accrocher l’abonné », confirme Rico Senseii.

Nous distinguons plusieurs réponses à ce besoin de se démarquer parmi une multitude d’artistes. Chacune d’elle passe par l’affirmation d’un style (graphique, scénaristique, et thématique) ainsi que par l’apprentissage de compétences éditoriales et communicationnelles :

« Ça me fait des choses à montrer en convention quand je rencontre des éditeurs ou des dessinateurs. »

Lao

Les formats numériques (avec leurs différents degrés d’optimisation) se présentent naturellement comme des outils au sein de stratégies de « portfolio ». De par leur potentiel de diffusion instantanée et internationale, les formats numériques permettent aux auteurs de disposer d’une vitrine pour développer leur audience. « […] aujourd’hui on cherche pas forcément du « bel art », on cherche plus des artistes à suivre ! » C’est dans cette optique que Rico Senseii s’inscrit à de nombreux concours et tremplins manga. Sa participation la plus récente, au Magic International Manga Contest, l’a mis en en concurrence avec de nombreux auteurs autoédités et/ou amateurs à travers le monde. A cette occasion, il a également pu découvrir le travail d’autres auteur.ice.s, français et étrangers, tous déterminés à obtenir une publication dans le Shonen Jump +, la version numérique du Weekly Shonen Jump, le plus célèbre et populaire magazine de prépublication de manga japonais.

Encore une fois, nous pouvons parler de « semi-édition », structurée cette fois par des maisons d’éditions japonaises. Nous tenons à noter la dimension cosmopolite que peut prendre l’autoédition grâce au numérique. Rico Senseii et Lao identifient de leurs œuvres comme du « manga », qu’elles soient intégrées à un système éditorial ou autoéditées. Ces jeunes auteur.ice.s jouent avec des codes culturels et artistiques qu’ils ont digérés au fil des lectures : l’esthétique (noir et blanc ou en couleur), les styles graphiques, le séquençage des planches, le sens de lecture choisi, la narration, etc. Il est difficile de trouver de meilleurs exemples que des auteurs autoédités, pour illustrer jusqu’où les lecteur.ice.s de bande dessinée (quelle que soit sa provenance) peuvent intégrer différents codes culturels, graphiques, et narratifs. A ce contact instantané avec les artistes étrangers, rendu possible par les réseaux sociaux, s’ajoutent leurs références et influences personnelles. Celles-ci peuvent être aussi bien nippones, qu’européennes, coréennes ou américaines.

Les formats papiers s’intègrent plus souvent dans des logiques évènementielles au sein des communautés de passionné.e.s déjà établies. Le numérique, par sa gratuité, serait un produit qui rémunère davantage les auteurs en termes d’influence. Une influence sur laquelle ils pourront capitaliser plus tard avec une impression, notamment à l’occasion d’une campagne de crowdfunding.

De nouvelles compétences : autonomie et hybridation des auteur.ice.s

La volonté de choisir et d’affiner un style, afin d’être reconnu.e, va de pair avec le besoin de développer de nombreuses compétences liées à l’autoédition. Comme le souligne Rico Senseii, en tant qu’auteur autoédité, il est indispensable d’afficher une identité sur les réseaux sociaux qui puisse être facilement associée à des contenus : « J’ai mes thématiques et, en les développant, ça va me donner une ligne éditoriale, qui fait que mes lecteurs sauront direct ce qu’ils vont trouver dans le bouquin. […] Il faut faire sa promo au mieux sinon on te regarde pas quoi. […] C’est pas loin de la gestion d’un site web en fait.» En jouant la carte de la simplicité, il n’hésite pas se mettre en scène, dans son quotidien de sportif et d’étudiant, et dans ses périodes de rush pour finir ses planches à temps : « […] mon Instagram j’essaye de le traiter un peu comme un manga, comme de la BD, donc il faut que je fasse aussi du développement de mon personnage. […] il y a de plus en plus de monde qui commence à interagir avec moi […] Je pense que c’est parce que je développe de plus en plus mon personnage. » Comme un annonceur classique, l’auteur.ice autoédité peut être amené à mettre en place de véritables stratégies de communication, axées sur des choix éditoriaux et un storytelling précis. On peut y voir une sorte d’Uberisation de la BD.

S’autoéditer, c’est donc se donner une ligne directrice pour créer, communiquer, vendre et échanger. Mais c’est aussi et surtout se former pour remplacer les différents intermédiaires de la chaîne du livre. Lao nous détaille les défis qu’elle a dû relever : « Pour faire un livre, il a fallu que je maîtrise des logiciels de graphisme […] Il a fallu demander des devis et des tests pour le papier proposé par les imprimeurs. […] j’ai l’expérience de savoir-faire un livre. Je connais les formats, je connais les résolutions pour imprimer, je connais comment faire mon logo. »

Ces nombreuses missions font appel à des compétences bien distinctes et parfois impossibles à conjuguer. A tel point qu’une publication en autoédition s’en trouvera toujours sensiblement ralentie. On peut quasiment parler d’un autre fuseau horaire éditorial. Le contrecoup de cette autonomie nous apparaît dans les réflexions de Rico Senseii, qui distingue plusieurs étapes de production. La première s’inscrit dans la création artistique pure, le travail que ferait un.e auteur.ice classique. La seconde s’articule autour de toutes les publications et créations qui seront purement communicationnelles, dimension que nombre d’auteur.ice.s édité.e.s se retrouvent à gérer dans tous les cas. Enfin, il dégage une troisième dimension, qui représente tout le travail de recherche d’entraînement graphique. « […] plus tu vas te focus sur l’un, plus ça va bouffer les deux autres », précise-t-il avant d’ajouter : « Le truc, c’est que si tu rajoutes le crowdfunding aux trois dimensions de la BD dont je parlais, ça te fait au moins deux métiers en plus à faire par toi-même. »

Démarche photographique

Les interviews menées auprès des artistes témoignent de la multiplicité des étapes de production auxquelles iels ont dû se confronter dans le cadre de l’auto-édition. Elles montrent également l’importance d’être polyvalent.e et de maîtriser les formats et supports de création mis à leur disposition. Ces derniers sont fortement induits par les échanges et le rapport avec leur communauté de lecteur.ices. Nous avons donc choisi de mettre en images certains moments clés du processus de création d’une bande dessinée, en illustrant leur travail sur lesdits supports.

Au-delà d’un choix catégorique s’offrant aux artistes, l’auto-édition leur permet d’acquérir des compétences et d’esquisser le chemin qu’iels jugent le plus adapté à leur carrière. L’ensemble de l’enquête place les artistes au centre d’un processus à la fois complet et complexe, à la manière de personnages de bande dessinées.

Après avoir pris du recul sur les différentes étapes d’une campagne de crowdfunding, que ce soit en groupe ou individuellement, les artistes que nous avons rencontrés nous exposent la même approche non binaire. Notre hypothèse première reposait sur l’idée d’une autoédition comme tentative de s’opposer au système classique. Leur vision d’une carrière dans la bande dessinée paraît plus souple et ouverte. Ce constat rapproche l’autoédition dans le 9ème art du concept d’auteur.ice.s hybrides, défini par Samantha Bailly. Tout comme les auteurs de romans, et d’autres formes de littérature ou de fiction, l’auteur.ice de bande dessinée tend vers l’hybridation en organisant sa carrière entre édition classique et autoédition. Ce schéma se retrouve de plus en plus dans la bande dessinée en France. Grâce à l’autoédition, des auteur.ice.s confirmé.e.s peuvent désormais récupérer les droits d’exploitation de leur série pour la prolonger, ou la reboot. Ce fut récemment le cas d’Alan Heller avec sa série Lost Sahara, remaniée et enrichie dans une nouvelle édition en financement participatif.

« le crowdfunding ça fidélise beaucoup. »

Rico Senseii

« Je crois que toutes mes casquettes dans l’autoédition m’ont appris plein de trucs que je peux utiliser si je me fais éditer », déclare Lao. Rico Senseii, quant à lui, dit adorer « […] l’idée d’avoir plein de casquettes, ça me tente bien de continuer dans l’autoédition. Mais je pense aussi passer à un moment ou un autre dans le circuit classique ». Plus qu’une révolution ou une opposition au système classique de l’édition, autoéditer sa bande dessinée s’impose surtout comme une garantie de se former aux missions de la chaîne du livre. Dessin, scénario, ligne éditoriale, graphisme, mise en page, impression, budgets, communication, et distribution : la majeure partie des étapes de production d’une bande dessinée seront apprises sur le tas par l’auteur ou l’autrice. L’idéal d’empowerment et/ou de rébellion que nous avions appréhendé laisse finalement place à une coexistence entre les deux systèmes. Le choix reviendrait donc à l’artiste, qui choisirait sa voie, ou qui changerait de voie, au gré des opportunités et de ses projets.

Comme le dit Rico Senseii lorsque nous le questionnons sur son avenir dans la bande dessinée : « C’est intéressant… Les deux m’intéressent, je pense que l’éditeur est un bon allié pour toucher plus de monde, et puis le crowdfunding ça fidélise beaucoup. » Nous en venons donc à l’idée que, dans la bande dessinée, l’autoédition reste jusqu’alors un modèle complémentaire à l’édition classique. Un modèle qui recontextualise l’écosystème du 9ème art, notamment par les plateformes numériques. Bien qu’aucun système ne soit encore viable pour que tout.e passionné.e puisse se mettre à en vivre du jour au lendemain, le numérique étend la définition de l’autoédition et de la bande dessinée, comme il peut le faire avec l’édition classique. En offrant des possibilités de réduire les coûts de production, en donnant des moyens de mise en relation plus directe entre auteur.ice.s et lecteur.ice.s, le numérique fournit un large terrain d’expérimentation pour de nouveaux modèles économiques ou de nouveaux modèles de carrières dans une industrie qui peine à payer ses auteur.ice.s.

Georg Franck (Traduction  Laura von Niederhäusern), « L’économie de l’attention – Chapitre 2. Économie de l’attention », (2014).

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“Expose-toi et tais-toi” : les femmes, premières victimes des réseaux sociaux https://numerique-investigation.org/la-critique-systematique-des-personnes-percues-comme-femme-sur-les-reseaux-sociaux/4847/ https://numerique-investigation.org/la-critique-systematique-des-personnes-percues-comme-femme-sur-les-reseaux-sociaux/4847/#respond Fri, 04 Dec 2020 11:52:43 +0000 https://numerique-investigation.org/?p=4847 «Sale p*te», «sal*pe», «féministe de m*rde» ; ces termes figurent parmi la longue liste des injures récurrentes sur les réseaux sociaux. Les principales cibles de ces flots d’injures sont les personnes perçues comme femmes. Les injonctions sont nombreuses, parfois contradictoires et résolument organisées en fonction de la plateforme utilisée. Nombre d’utilisateur.trice.s et d’associations appellent les acteurs du numérique à prendre leurs responsabilités. Face au manque d’action de ces derniers, le militantisme fédère des communautés qui s’organisent pour se défendre.



En France, plus de 38 millions d’utilisateur.trice.s sont actif.ive.s sur les réseaux sociaux, soit 58 % de la population qui consomment ou diffusent du contenu (Hootsuite, 2019). Ces plateformes numériques sont de fait décrites comme une véritable aubaine pour se faire connaître, fédérer une communauté et, pour les plus chanceux, gagner sa vie. Cette nouvelle ruée vers l’or virtuelle fait des adolescent.e.s les premier.e.s prospecteur.trice.s visé.e.s, appât du gain oblige. À l’instar de leurs idoles qui ont fait fortune sur les plateformes numériques, comme le youtubeur Squeeze suivi par 15 millions d’internautes, ou encore Enjoy Phoenix, qui compte 5 millions d’abonné.e.s, ce qui fait d’elle la française la plus populaire sur les réseaux sociaux. Les femmes seraient d’ailleurs majoritairement présentes sur Facebook (52% contre 48% pour les hommes), Snapchat (55% contre 45%) et Instagram (54% contre 46%) selon «Les données sur le digital en France en 2020», une étude de We Are Social et Hootsuite.

Cependant, le «paradis des grandes influenceuses» peut rapidement se transformer en enfer. De nombreuses adolescentes en quête de gloire, mal accompagnées ou peu renseignées font face à une vague de violence sous-estimée, une fois l’aventure lancée. Selon une enquête menée par Amnesty International en 2017 dans huit pays à travers le monde, environ 25% des femmes auraient déjà été victimes de harcèlement sur Internet au moins une fois, contre 19% des hommes. S’exposer sur les réseaux sociaux, c’est aussi prendre le risque de subir des conséquences sur sa santé mentale et/ou physique, dépassant parfois la sphère du virtuel. 

Cette enquête vise à montrer la place de la femme sur les réseaux sociaux et les conséquences de son exposition sur ces plateformes. Elle sera étayée par les entretiens de Dina et Anna, deux influenceur.euse.s, féministe voilée diplômée en psychologie pour l’une, féministe, étudiant.e en droit, militant.e des droits LGBTQ+, pour l’autre. 

À chaque réseau, son insulte

La violence numérique prend différentes formes et s’adapte à la plateforme utilisée. Twitter occupe haut la main le podium au concours de déferlement de haine. Le réseau de l’oiseau bleu offre une possibilité de parole sans filtre, laissant place à des vagues de critiques virulentes, difficiles à modérer. De la même façon, des remarques courtes, incisives et violentes fleurissent sur YouTube. «La grosse baleine», «N*que ta mère sale p*tain de féministe de m*rde» ou encore «Ba*se ta mère sale p*te» en sont des exemples, parmi tant d’autres, issus des témoignages recueillis pour cette enquête. Néanmoins, Dina Kader [@dina_kdr sur les réseaux sociaux suivie par 36 000 abonné.e.s, ndlr] remarque une plus petite propension à la récidive et à l’acharnement sur cette plateforme. Il en va de même pour TikTok. Le grand vainqueur de cette course à la violence reste toutefois Instagram. Une étude de l’organisation Ditch the Label, portant sur 10 020 personnes, révèle que 42 % des 12-20 ans interrogé.e.s en 2017 au Royaume-Uni ont été victimes de cyberharcèlement sur Instagram, contre 37% sur Facebook et 31% sur Snapchat. À la différence de Twitter où les contenus sont plutôt affichés au vu et au su de tou.te.s, Instagram laisse la violence se nicher dans les messages privés. La notion d’intime amplifie le phénomène de cyber harcèlement, en corrélation avec une détection des plateformes plus aléatoire qu’en public. Toutefois, les sources de critique y sont multiples. Stories quotidiennes, publications ou messages privés sont autant de portes d’entrées pour les violences. A cela s’ajoute un nombre de caractères moins limité, laissant l’opportunité aux haters d’envoyer de longs argumentaires. «Sur Twitter, c’est plus violent, sur Tik Tok, c’est plus court et Instagram laisse place à plus de faux profils harceleurs en messages privés, explique Anna, administratrice du compte @endolorix, suivi par 8000 internautes. Le mode d’insulte diffère en fonction des réseaux mais, selon moi, Instagram laisse plus de place au harcèlement virtuel que les autres plateformes.»

«Le mode d’insulte diffère en fonction des réseaux mais, selon moi, Instagram laisse plus de place au harcèlement virtuel que les autres plateformes.»

Anna, administratrice du compte @endolorix

Anna déplore également les «raids», de véritables opérations au cours desquelles plusieurs internautes malveillants postent des messages haineux simultanément sur les réseaux sociaux. Cette pratique courante sur Instagram est plus connue sous le nom de «flaming» dans le milieu informatique. Certain.e.s poussent la démarche encore plus loin, en créant des discussions de groupe dont le seul but est de se moquer d’un compte ou d’une personne, quitte à l’encourager au suicide. L’influenceur.euse témoigne de cette expérience : «Ces hommes voulaient ajouter une personne à harceler dans le groupe. L’un d’entre eux à qui j’avais déjà eu affaire a balancé mon pseudo pour inciter les autres à m’ajouter au groupe privé. Un de ses amis a répondu qu’il y avait un risque que je me suicide puis un second membre a rétorqué : “C’est ça le but”.»

Un cauchemar virtuel s’introduisant dans la vie quotidienne

Le harcèlement dépasse parfois les frontières du virtuel et met directement en jeu la vie et l’intégrité des personnes qui s’exposent sur Internet. Certain.e.s internautes vont jusqu’à retrouver leur adresse, les suivre dans la rue et les menacer physiquement. Les histoires de Dina et d’Anna sont loin d’être isolées à en juger par le cas de Mila, adolescente de 16 ans, dont l’histoire a défrayé la chronique en janvier dernier. «Le Coran, il n’y a que de la haine là-dedans, l’islam c’est de la m*rde. […]  Votre Dieu, je lui mets un doigt dans le trou du c*l», avait-elle déclaré sur Instagram en réponse à des insultes. À la suite de ces propos, son identité, son adresse et le nom de son établissement scolaire avaient été rendus publics sur internet par ses détracteurs. La jeune fille a dû porter plainte et quitter son lycée pour fuir les nombreuses menaces de mort et de viol dont elle a été victime.

Toute cette haine en ligne conduit des milliers d’adolescent.e.s à de perpétuelles remises en question et est même susceptible de leur laisser des séquelles psychologiques très importantes. Le reflet négatif ainsi renvoyé peut également avoir un impact sur la perception de leur physique, prenant la forme de complexes. Les conséquences de ce harcèlement virtuel peuvent potentiellement être graves : dépression, trouble du comportement alimentaire, agressions, tentatives de suicide, etc. Depuis 2009, date de l’apparition des réseaux sociaux sur les smartphones, le taux de suicide a augmenté de 151% chez les pré-adolescentes selon une étude de Jonathan Haidt, psychologue social américain. Toutefois, ces chiffres sont à nuancer puisque les causes poussant aux suicides sont multiples et ne se résument pas aux plateformes numériques. En outre, 41% des femmes âgées de 15 à 29 ans confient s’autocensurer par crainte du cyberharcèlement selon les chiffres de Data & Society, 2016. Les réseaux sociaux sont, en effet, synonymes de schémas de reconnaissance et d’approbation. Tels des miroirs de notre société, ils renvoient une image du corps dit «parfait» suivant les diktats de la minceur. Nombre de jeunes filles cherchent ainsi à se conformer à ces normes de beauté, notamment en s’attelant à des challenges parfois dangereux. Pour exemple, le «A4 Challenge» ou «Paper Challenge» consiste en la prise d’une image avec une feuille A4 devant son ventre. L’objectif est de montrer que sa taille est plus fine que la largeur du papier, disparaissant derrière les 21cm.

« Les réseaux sociaux reproduisent les mêmes travers que dans l’espace public physique.« 

Patricia Mélotte, sociologue chercheuse

Une accentuation des discriminations sexistes sur les réseaux sociaux 

Au travers des témoignages, une tendance semble se confirmer, à savoir, la prolongation des discriminations dans la sphère numérique. Les personnes sexisées faisant le choix de s’exposer, de partager leurs travaux ou leurs idées sont les premières victimes du harcèlement. Patricia Mélotte, sociologue chercheuse à l’Université libre de Bruxelles et spécialiste des réactions sexistes, décrit la situation de la façon suivante : «Les réseaux sociaux reproduisent les mêmes travers que dans l’espace public physique. C’est le transfert de ce qui se passe dans la réalité. C’est-à-dire le harcèlement sexiste, sexualisé ou non, les comportements intrusifs qui font référence aux stéréotypes de genre. C’est toujours l’idée de remettre les femmes à leur place, une sorte de rappel à l’ordre par rapport aux normes de genre, aux rôles traditionnels des hommes et femmes.»

Les prétextes des insultes diffèrent en fonction des sujets abordés, mais une idée arriérée demeure : une femme, ou une personne perçue comme telle, se doit d’être «socialement acceptable». Elle ne doit pas dire des choses qui «dérangent» aux yeux du regard masculin. Anna décrit les profils types des haters de la façon suivante : «Des hommes cis [cisgenres, ndlr], surtout, blancs et hétérosexuels. Le cliché même de la personne privilégiée qui va se sentir offensée quand elle va voir qu’une personne tierce lutte contre ses privilèges.» En effet, les personnes perçues comme femmes sont dans une impossibilité de se construire tel qu’elles le veulent. Une pression issue du schéma patriarcal type voudrait qu’elles restent dans cet espace «entre le pas assez et le trop, entre prude et pute”», selon Gabrielle Richard («Ni “putes” ni prudes, et surtout pas “pédés” : attentes de genre chez les adolescent(e)s», paru le 23 octobre 2016”). 

« Le problème est intrinsèquement lié à ma condition féminine. Le problème, c’est que je suis une femme.« 

Dina (@dina_kdr sur les réseaux sociaux)

Dina résume très bien ce paradoxe : «Je sais que même si je portais une mini-jupe, je serais critiquée. Le problème ne tourne pas autour de mon accoutrement ni de ma religion. Le problème est intrinsèquement lié à ma condition féminine. Le problème, c’est que je suis une femme.»  Il est aussi courant qu’un.e internaute se rabatte sur des insultes sexistes lorsque le contenu publié le.a dérange. «Tu es une femme et donc personne ne te respectera», «lave vaisselle rassemblement» ou encore «viens faire le ménage chez moi stp» font partie des messages archivés par Anna. Tay Calenda, une photographe féministe engagée confirme la violence de certains commentaires sexistes. Cette artiste choisit de ne pas exposer son corps mais traite tous les sujets touchant à la condition féminine. La représentation de diverses morphologies de femmes, les menstruations ou encore la lutte au sein des manifestations jalonnent son travail militant. Elle doit essuyer maintes insultes et fait l’objet d’un lynchage systématique sur les réseaux quant à sa façon de démystifier les règles.

Les témoignages recueillis nous confirment par la même occasion une plus grande facilité à la critique sexiste sur les réseaux puisqu’ils permettent une distanciation numérique et un accès à l’anonymat. Toutefois, Dina et Anna n’ont pas manqué de rappeler que les violences étaient tout aussi présentes dans le monde réel, bien qu’elles ne soient pas toujours verbalisées.

Du sexisme, à l’intersectionnalité

La critique sur les plateformes numériques ne se résume toutefois pas à une violence sexiste à sens unique. Dina témoigne d’une double injonction contradictoire venant de la part de ses followers. Certain.e.s la perçoivent comme une femme « soumise » ou « trop croyante » quand d’autres l’estiment « trop libre » et « pas assez pieuse ».« Je ressens cette double pression, témoigne la jeune femme. D’un côté, on me dit : “Tu peux pas être féministe, tu peux pas être libre parce que tu portes le voile misogyne, tu as été oppressée par les hommes de ta famille, tu as été conditionnée. L’islam est une religion qui rabaisse les femmes.” De l’autre, on m’accable également: “Tu ne parles pas comme il faut, tu ne t’habilles pas comme il faut, ce n’est pas le comportement d’une femme voilée, ce n’est pas le comportement d’une femme respectable.”» Finalement, les principales intéressées pointent du doigt une tendance à la confusion dans les insultes. Autrement dit, ce qui est source de critique ne se retrouve pas nécessairement dans la violence des propos. Anna déplore la présence de commentaires tels que «mort aux arabes» sous ses publications, n’ayant aucune cohérence avec les sujets traités. Un glissement vers la grossophobie est aussi discerné lorsque les argumentaires des haters manquent de consistance. Cette constatation conduit à la notion d’intersectionnalité. Ce terme, initié par Kimberlé Crenshaw en 1991, désigne la situation d’une personne étant victime de plusieurs discriminations simultanées (sexisme, racisme, classisme, LGBTphobie, etc.). L’entrecroisement de ces systèmes de domination accentuent les violences envers certaines personnes. Pour exemple, les femmes «racisées» ont 34% de risques en plus d’être citées dans un message abusif ou haineux que les femmes blanches, selon une enquête d’Amnesty International menée en 2018.

Un militantisme nécessaire

Même si l’engagement sur les réseaux sociaux a «des conséquences désastreuses sur [leur] vie», «le jeu en vaut la chandelle», selon les militant.e.s interrogé.e.s. Les plateformes numériques se voient transformées en de véritables lieux d’expression, de sensibilisation et de rencontres. Anna nous confie notamment avoir déconstruit ses pensées sexistes en s’éduquant grâce au contenu numérique. @noustoutesorg, @lecul_nu, @barbarabutch, @metauxlourds, @orgasme_et_moi, @payetanonbinarite ou encore @no.dick.pic sont autant de comptes permettant de s’informer sur les questions de la sexualité, des genres, du sexisme, de l’orientation sexuelle, etc.

«Quand tu es LGBTQ+, sur les réseaux, tu trouves ta communauté, tu trouves plein de gens qui sont comme toi, qui vivent comme toi»

Anna, @endolorix

Par exemple, la communauté LGBTQ+ affirme l’importance capitale des plateformes numériques pour participer à la construction de soi. Ce constat est à mettre en relation avec la «théorie du lien faible» établie en 1973 par le sociologue américain Mark Granovetter, pionnier en matière de travail sur les réseaux. Il défend la thèse selon laquelle les liens faibles, unissant des groupes sociaux plus distants et plus isolés, offrent une meilleure cohésion sociale que les liens forts (famille, amis proches, etc.). Ils permettent alors une forme de reconnaissance au sein d’un clan dont sont issues les démarches communautaires. Les géants du numérique se sont également fondés sur ce que Granovetter qualifiait de «force des liens faibles» pour assurer une efficacité de la circulation de l’information. Beaucoup de jeunes, en mal de repères et de modèles dans la société, parviennent ainsi à s’accepter en tant que LGBTQ+ par le biais des réseaux. «Quand tu es LGBTQ+, sur les réseaux, tu trouves ta communauté, tu trouves plein de gens qui sont comme toi, qui vivent comme toi. Tu peux t’exprimer librement, assumer qui tu es avec des gens qui ressentent la même chose et qui ne vont pas te juger», témoigne Anna.

Bien qu’il y ait des attaques envers les personnes de cette communauté, leur représentation croissante semble avoir un impact positif sur l’opinion commune. Entre 2012 et 2018, la positivité des réactions face aux publications comportant le hashtag #comingout a augmenté de 10 %, selon l’organisme de santé ZAVA. La représentation des minorités et des tabous revient à banaliser ce que la société a longtemps stigmatisé ou passé sous silence. Il en va de même pour les corps différents des diktats énoncés par la société. Les images body positive mettant en lumière les bourrelets, cicatrices, vergetures et autres caractéristiques du corps fleurissent de plus en plus dans les publications. Loin d’être contre-productifs, ces contenus tendent à dénoncer les pressions abusives auxquelles les personnes sexisées sont soumises. De plus, ils permettent de rendre visibles des corps souvent censurés dans les médias habituels et de redonner confiance aux personnes sous-représentées. «C’est important de montrer ton corps si tu en as envie. Ce n’est pas obligatoire, mais si tu le fais, c’est utile et ça a du sens, argumente Anna. C’est d’autant plus important quand on a un corps qui ne rentre pas dans les schémas de minceur.» Avant d’ajouter : «Le montrer prouve aux autres qui ne rentrent pas non plus dans ces codes qu’iels ne sont pas seul.e.s et qu’iels sont tout à fait normaux, normales, belles et beaux.»

Les recours contre la violence

Afin de maintenir une atmosphère sécurisante pour les utilisateurs, plusieurs outils sont mis à disposition des bloggeur.euse.s pour modérer les commentaires. Le signalement et le blocage sont les armes par excellence sur l’ensemble des réseaux sociaux. Toutefois, ils s’avèrent souvent inefficaces lorsque les harceleur.euse.s créent de nouveaux comptes ou si la violence déborde dans la vie quotidienne. La modération par mots-clés est aussi un outil présent sur Instagram et sur YouTube. Une fois l’option paramétrée, les commentaires comprenant les mots référencés seront invisibles, voire même supprimés. Dina déclare user et abuser de toutes ces possibilités pour se protéger au maximum et avoir un espace de partage sain. Anna, quant à iel, a remarqué que l’option «mots-clés» invisibilise les commentaires seulement sur son propre compte. Après ce constat, iel a décidé de supprimer ces messages manuellement pour éviter d’exposer ses followers à toute cette haine. Dans un grand nombre de cas, les influenceur.euse.s peuvent toutefois compter sur ceux-ci pour les soutenir. Les comptes militants fédèrent des communautés apportant un soutien considérable aux détenteur.trice.s des comptes et contrebalance la violence qu’iels reçoivent.

En effet, des appels à signalements de profils malveillants sont publiés en story, largement relayés et appliqués. Ce phénomène émerge pour accélérer la suppression des comptes nocifs, trop souvent épargnés. Toutefois, sur YouTube, ce signalement peut être payé très cher. La détentrice du compte Amanyy’s World évoque le risque de suppression de son propre compte lorsque le signalement du hater est jugé abusif par la plateforme. Bon nombre de chaînes préfèrent alors abandonner la démarche pour protéger leurs contenus. Elle déplore donc l’inaction du média et l’aberration de reléguer aux utilisateur.trice.s cette responsabilité. Pour compléter ces outils, trop souvent insuffisants, des applications telles que Bodyguard permettent de filtrer les contenus injurieux.

La justice française et le cyberharcèlement

65% des personnes se représentant comme femmes, victimes de cyberharcèlement, ne préfèrent pas dénoncer ces violences par peur des répercussions sur leur vie sociale.

Agence pour les droits fondamentaux de l’Union européenne intitulée “Violence à l’égard des femmes : une enquête à l’échelle de l’Europe”, mars 2014

En parallèle, tout.e créateur.trice de contenus doit se ménager mentalement et prendre du recul lorsque la pression devient trop importante. Les différents conseils recueillis évoquent la nécessité de communiquer avec son entourage et de faire appel aux autorités compétentes dans le cas de harcèlement. En effet, lorsqu’un simple blocage devient insuffisant, une intervention de la justice peut être nécessaire pour assurer la protection des individu.e.s. Cependant, si pour Dina la plainte a permis de mettre à l’écart un harceleur, Anna, clame, quant à elle, son manque de confiance en la justice et sa peur des représailles : «Les plaintes ne sont pas suffisamment prises au sérieux en raison d’un manque de formation de la police au cyberharcèlement.» En effet, seul le personnel de PHAROS (Plateforme d’harmonisation, d’analyse, de recoupement et d’orientation des signalements), comptant une cinquantaine d’agents, est sensibilisé à ces questions. Ce site web, créé en 2009 par le gouvernement français pour recenser les signalements, est encore aujourd’hui peu connu. Pourtant, les chiffres décrivent un véritable fléau. «65% des personnes se représentant comme femmes, victimes de cyberharcèlement, ne préfèrent pas dénoncer ces violences par peur des répercussions sur leur vie sociale» (d’après une enquête de l’Agence pour les droits fondamentaux de l’Union européenne intitulée Violence à l’égard des femmes : une enquête à l’échelle de l’Europe, mars 2014). Outre les craintes personnelles, Anna insiste sur la perte de temps qu’induisent d’éventuelles poursuites, en précisant vouloir consacrer ce temps au militantisme. «C’est très dur de porter plainte. Même s’ il y a des incriminations et même s’il y a des textes, déplore-t-elle. C’est plus une perte d’énergie qu’autre chose.»


Pour rappel, le cyberharcèlement est un délit passible d’un an d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende, défini par la loi du 04 août 2014. Cette somme peut être portée à 30 000 euros lorsque le harcèlement compromet l’exercice du travail de la victime. Depuis le 3 août 2018, la définition du harcèlement a été élargie sur demande de la secrétaire d’Etat chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa. Désormais, la notion de groupe s’attaquant à une seule et même victime est prise en compte, même si chacun n’a agi qu’une seule fois. Certain.e.s politicien.ne.s ne comptent pas s’arrêter là et souhaiteraient interdire l’anonymat sur Internet, comme en témoigne la proposition controversée d’Emmanuel Macron. Si cette mesure peut avoir un impact positif sur les chiffres des violences numériques, il n’en résulte pas moins une polémique quant aux libertés individuelles.

Sur les réseaux sociaux, les personnes perçues comme femmes font l’objet d’une multiplicité de critiques. Les images jalonnant l’article dévoilent une éternelle insatisfaction des internautes, finalement décorrélée de l’accoutrement des jeunes filles. Ce reflet de l’apparence prend place au sein du téléphone portable, miroir tronqué de la réalité.

La logique de série s’inscrit ainsi en lien avec le systématisme de la critique. «Toujours trop» et «jamais assez», la double injonction contradictoire s’affiche froidement à l’écran.

Démarche photographique

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« La censure de nos photos est injuste » : les photographes face aux règles d’Instagram sur la nudité https://numerique-investigation.org/la-censure-instagram-une-simple-question-douverture-culturelle/4654/ Fri, 04 Dec 2020 10:32:14 +0000 https://numerique-investigation.org/?p=4654 À l’ère du numérique, les plateformes numériques exercent un contrôle sur la libre expression et la libre diffusion de contenus. beaucoup d’utilisateurs s’estiment censurés, ce qu’ils ressentent comme relevant d’une injustice. A travers une enquête basée sur des témoignages, ainsi que par une  expérimentation que nous avons réalisée, nous verrons ce qui conditionne la censure des images représentant de la nudité, en particulier sur Instagram.

Le 20 octobre 2020, Marion Cotillard poussait un coup de gueule envers le réseau social Instagram après la censure d’une photographie sur laquelle elle apparaissait enfant, légendée par un message remerciant sa communauté de lui avoir souhaité son anniversaire, au motif de « nudité infantile ». Cet épisode vécu par l’actrice française n’est pas un cas isolé. La censure quasiment systématique des tétons féminins sur les réseaux sociaux provoque le mécontentement des utilisateurs.

Après le lancement de la campagne  “free the nipple” par la réalisatrice Lina Esco à New york en 2012, le hashtag s’est répandu sur les réseaux sociaux au point qu’il a donné lieu à une vague de soutien mondiale portée par  plusieurs célébrités. Les photographes sont particulièrement concernés par cette problématique car leurs images, réalisées à des fins artistiques et professionnelles, peuvent faire l’objet de censures qu’ils jugent parfois injustifiées. Leurs comptes peuvent être supprimés. Ils sont alors dépossédés de leur outil de travail, sans aucun recours. Nous avons souhaité connaître l’avis de trois jeunes professionnels de la photographie qui ont accepté de nous parler de leur pratique photographique et de leur rapport à Instagram.

Afin de collecter nos propres données, nous avons également réalisé une expérience sur le réseau social en publiant des photos mettant en scène une forme de nudité, dans le but d’illustrer le fonctionnement de la plat-forme en matière de censure. Ce test permet de mettre en parallèle le ressenti de ces photographes avec les informations que nous transmettent les rapports de transparence officiels des plateformes et les intentions affichées par Instagram.

Aux origines de la censure

Les plateformes numériques font partie intégrante de notre quotidien et leur facilité d’accès attire des publics de plus en plus jeunes . “Avec MSN.(Service de discussion instantanée en ligne) j’avais 7 ou 8 ans lors de ma première expérience, pour garder contact avec les copains”, nous raconte Julie Sebadelha, photographe journaliste pour différentes agences de presse. Ces usages numériques, pratiqués par des publics parfois très jeunes, ne permettent pas toujours d’appréhender le fonctionnement de ces plate-formes, bien plus complexes en réalité que ce qu’elles laissent entrevoir, notamment par rapport à leur politique de modération.

Les politiques de modération des plateformes naissent au début des années 2000. Selon l’article “Lutter contre la haine en ligne : de la modération en ses enjeux”, de Hubert Guillaud, paru dans le journal Le Monde, (Lutter contre la haine en ligne : de la modération en ses enjeux – InternetActu (lemonde.fr) ), les modérateurs adoptaient au départ une posture non interventionniste sur les publications. C’est à la suite de poursuites  juridiques sur des sujets de diffamation ou de diffusion de contenus illicites que les plateformes ont décidé de prendre la main sur la possibilité d’intervenir selon leur conditions. Cela a donné naissance aux conditions générales d’utilisation (CGU) qui permettent aujourd’hui aux plateformes de “supprimer utilisateurs ou contenus, mais pas la responsabilité qui repose sur des infractions qui ne sont pas de leurs faits”. Cela vise en particulier les contenus insultants, haineux, racistes ou pédopornographiques ainsi que tout ce qui sort du cadre de la loi.

Une censure injuste

« Pourquoi nous, artistes, on nous censure? « 

Caroline Sénecal, Photographe de mode

Cependant, de nombreux contenus légaux ne rentrent pas dans une des catégories citées et subissent néanmoins la censure, en particulierlorsque les contenus sont liés à l’expression de la nudité. Jusqu’en 2015, Instagram supprimait systématiquement les photos d’allaitement. Depuis, ses conditions d’utilisation ont évolué. La nudité est tolérée « dans le cadre d’une protestation, pour sensibiliser à une cause, ou à des fins pédagogiques. Par exemple, nous autorisons les images illustrant des femmes défendant activement l’allaitement ou des cicatrices de mastectomie, mais nous limitons certaines images de la poitrine féminine qui montrent le mamelon. »

Ce dernier point pousse Caroline Sénecal, photographe de mode professionnelle, à  penser que “la censure est injuste”. Elle insiste aussi sur le caractère aléatoire et inéquitable de certaines censures : “On considère que l’on ne veut pas de nudité en raison des bonnes mœurs. Ok. Mais du coup, une nana qui fait de la pornographie et qui utilise Instagram pour attirer des clients ou des contrats avec des contenus parfois explicites, ce que je respecte totalement, mais dans ces cas-là pourquoi nous artistes, on nous censure ?”. Ce sentiment d’inégalité et de deux poids deux mesures est partagé par l’ensemble des personnes interrogées.

« Les discriminations déjà présentes dans le réel ressortent encore plus dans cette censure »

Ambre Marionneau, Artiste photographe

L’exemple de Marion Cotillard cité un peu plus tôt est loin d’être anecdotique. De nombreux utilisateurs voient leurs publications censurées. Ambre Marionneau, photographe, qui réalise une exposition sur la censure des réseaux sociaux qui aura lieu du 8 au 10 janvier au 6B à Saint-Denis, nous partage son expérience. “La plupart des images qui sont censurées, c’est de la nudité. Mais pas de la nudité vulgaire. C’est souvent des images artistiques, dont une grande partie montre des tétons de femmes.” Ambre nous explique qu’il y a une inégalité de traitement des images entre les hommes et les femmes. Elle continue : “Il y a beaucoup plus de censure chez les personnes “grosses”. […] Beaucoup d’images de petites filles sans leur haut qui se sont vues censurées parce que Instagram considère que ces photos peuvent tomber entre les mains de personnes mal intentionnées. Ce qui peut être compréhensible mais beaucoup se demandent pourquoi Instagram sexualise automatiquement leur enfant, ce qui crée un sentiment de malaise. Il y a aussi pas mal de censure chez les personnes qui ont des cicatrices. J’ai reçu le témoignage d’une dame qui a vu son compte se faire supprimer. Elle publiait des photos de ses cicatrices et Instagram considère que c’est de l’incitation. Or, c’est le message inverse que cette femme voulait transmettre.”

Travail d’abstraction des tétons non censuré par Instagram© Nico Szwanka

Au vu de la description faite par Ambre, on constate que les systèmes de censures reproduisent certaines discriminations liées à l’apparence physique ou au genre, ce qu’elle notifie durant l’entretien : “La plupart des gens ressentent un sentiment d’injustice parce que les discriminations qui sont déjà présentes dans le réel sont aussi présentes sur les réseaux”.

Le message que renvoie cette censure aux personnes concernées est que leur personne ou leur apparence n’est pas tolérée sur la plateforme. Cela peut nous renvoyer au concept “cyberhumiliation” de Julie Dilmaç (2017), qui désigne « l’attaque virtuelle par l’image et de l’image d’une personne sur Internet. Elle a pour but de remettre en question la réputation de sa victime, la plongeant dans un mal-être profond. » Dans ce cas, ce n’est pas l’attaque directe par l’image, mais l’effacement de l’image qui peut entraîner un mal-être.

Les déclarations d’intention d’Instagram, qui affirme garantir à chacun un espace d’utilisation bienveillant, ne convergent donc pas avec le ressenti des photographes et d’une partie des utilisateurs, qui jugent cette modération souvent abusive.

Pour donner un aperçu de l’ampleur du phénomène, voici quelques chiffres éclairants tirés du “Rapport d’application des normes communautaires” https://transparency.facebook.com/) ,qui traite des données de Facebook et d’Instagram, concernant la nudité adulte et l’activité sexuelle. Ces données couvre la période allant de juillet 2020 à septembre 2020 :

  • Nombres de contenus sur lesquels ont agi les plateformes : 13,1 millions
  • 93,5 % des contenus traités l’ont été avant que des utilisateurs ne les signalent 
  • Sur ces 13,1 millions contenus supprimés, aucun n’a fait l’objet d’une contestation ou d’un appel de la part d’utilisateurs
  • 3000 contenus supprimés ont ensuite été restaurés sans appel

Nous ne pouvons que constater la rapidité avec laquelle la plateforme supprime les contenus. Cela se vérifie dans l’expérience que nous avons réalisée avec la suppression instantanée de certaines publications. Ces chiffres montrent également que très peu de contenus (3000 sur 13 millions, soit 0,02%) ont été restaurés. De plus, ces informations restent floues : combien de publications relevaient d’un travail photographique ? Combien relevaient réellement d’un caractère pornographique ? Le fait qu’il n’y ait pas de contestation peut traduire une certaine acceptation de la part des usagers, qui se soumettent aux lois de la plateforme.

Projet photographique: les test de la censure

Le travail photographique de Julie T. et Nicolas S. représente une tentative de comprendre et contourner le système de modération automatisée d’Instagram.

Images de poitrine avec différents traitements de post-production non censurées par Instagram © Julie Toupance

Ce travail intègre la question du genre, centrale, car la plateforme exerce un traitement différencié des mamelons féminins et des mamelons masculins. Les tétons masculins ou non genrés ne sont pas censurés, alors que ceux des femmes le sont systématiquement, en dehors des photos d’allaitement ou de certains rassemblements politiques. L’image d’une paire de seins sur laquelle les tétons ont été effacés numériquement n’a pas été retirée. L’objet de coupables pensées que nous ne saurions voir n’est pas le sein féminin mais bien le mamelon qu’il arbore.

Dans cette expérimentation, nous avons constaté qu’un moyen de rendre les outils de modération inopérant consiste à passer les images en négatif. Le passage en niveaux de gris permet d’atténuer le téton et, dans certains cas, de le rendre indétectable. La pixellisation entière de l’image d’une poitrine féminine, à l’exception des mamelons, n’est pas non plus censurée.

Lors de la publication de photographies sous forme de grille, nous avons fait en sorte que la césure passe au milieu du téton afin de le rendre plus difficilement détectable. Cela n’a pas totalement fonctionné car une des image a dû être retraitée en niveau de gris. Quant aux tétons en gros plan publiés sous formes de grilles, ils n’ont pas été censurés, car chaque vignette prise indépendamment représente une image trop abstraite.

Messages d’alerte pour non respect des règles d’Instagram

« Beaucoup d’utilisateurs souhaitent partager des images de nudité à caractère artistique ou créatif, mais pour un bon nombre de raisons, nous n’autorisons pas la nudité sur Instagram. »

Charte d’utilisation d’Instagram

Dans sa charte d’utilisation, le site indique que « beaucoup d’utilisateurs souhaitent partager des images de nudité à caractère artistique ou créatif, mais pour un bon nombre de raisons, nous n’autorisons pas la nudité sur Instagram. ». Depuis la censure du tableau du peintre Gustave Courbet l’Origine du monde en 2011 (Censure de « L’Origine du monde » : une faute de Facebook reconnue, mais pas sur le fond (lemonde.fr) ), Instagram a fait évoluer ses règles de modérations et précise désormais que «La nudité dans les photos de peintures et de sculptures est acceptable. »

Nous donc interrogé la représentation des organes génitaux et des mamelons dans les œuvres d’art en mêlant plusieurs formes d’art visuel et plusieurs supports : la photographie avec les œuvres de Ren Hang, la peinture et la sculpture, avec Delacroix, Orlan, Modigliani, Michel-Ange et Antioche. Aucune de ces publications n’a été retirée. L’angle de prise de vue de la photographie de Ren Hang et les lignes de composition n’ont pas permis aux automates de reconnaître les tétons et les sexes présents sur l’image.

Nudité au travers de l’art, images non censurées par Instagram

L’expérience a été réalisée sur un compte sans abonnés. Personne n’avait la possibilité de signaler notre contenu mais, le cas échéant ,il est probable qu’un plus grand nombre de nos publications auraient été supprimées.

La faute aux algorithmes ?

En tant qu’espace partagé par des millions d’utilisateurs, Instagram doit avoir recours à des algorithmes pour faire appliquer sa politique d’utilisation. Il s’agit « d’une suite finie et non ambiguë d’opérations ou d’instructions permettant de résoudre une classe de problèmes.” (Wikipedia). Le fonctionnement de ces algorithmes est opaque. Les algorithmes de Facebook et d’Instagram sont très critiqués, au point que, en mai 2020, des appels au boycott de la plateforme ont été lancés pour une meilleure modération des contenus.

Récemment, la société a dû former une équipe pour étudier le fonctionnement de son algorithme dans le cadre du traitement de la reconnaissance des minorités ethniques sur les réseaux sociaux Facebook et Instagram. Ils étaient accusés de discriminer les personnes non blanches en adaptant les offres d’emploi en fonction de leur appartenance ethnique. L’insatisfaction des utilisateurs face à la politique de modération est croissante et ils réclament une meilleure modération des contenus haineux ou racistes, ainsi qu’une plus grande tolérance des contenus relatifs à la nudité, en particulier des tétons féminins.

Contrairement à la modération réalisée par des êtres humains, les systèmes automatisés posent un souci majeur car ils ne sont pas toujours capables d’identifier correctement les contenus. La communication et les interactions humaines sont complexes, et les systèmes automatisés ne peuvent pas toujours tenir compte du contexte des publications. Ce manque de discernement des les prises de décisions liées aux censures confortent les utilisateurs dans l’idée que cette application des règles présente un aspect arbitraire et parfois injustifié. Caroline explique que « des comptes de pornographie avec des contenus dégoûtant il y en a, et ils ne sont absolument pas censurés […] il n’y a aucune explication à ça.”

Un autre paramètre à prendre en considération repose sur le fait que Instagram est un réseau social américain. Cela peut expliquer les différences d’interprétations culturelles entre Français et la plate-forme. Julie Sebadelha l’a parfaitement compris et voici ce qu’elle nous répond quand on lui pose la question de la  raison de la censure sur Instagram : “Je trouve qu’il y a un faux puritanisme américain, la position de la femme est plus facilement censurée quand elle est mise en valeur. Les Américains ne voient pas les choses de la même manière que nous, Français”. La différence de traitement entre les hommes et les femmes nous ramène à la théorie de Françoise Héritier (1996), “la valence différentielle des sexes”, une théorie selon laquelle il y aurait une instauration d’une hiérarchie naturelle entre les sexes pour asseoir la domination de l’homme sur la femme.

Nous sommes donc confrontés à un lieu où s’expriment des Français qui pensent évoluer sur un espace public, avec leurs mentalités et leur vision des libertés, dans un environnement en réalité privé, qui appartient à une entreprise souverain, laquelle impose ses conditions  d’utilisation et sa politique. On observe une forme de résignation ou d’acceptation chez Julie et Ambre qui respectivement nous disent : “C’est un réseau social américain, tu dois malheureusement jouer le jeu” ; “Rien ne justifie cette censure à part les lois imposées par Instagram.”

“Rien ne justifie cette censure à part les lois imposées par Instagram.”

Ambre Marionneau

Démarche photographique

Afin d’éprouver l’efficacité des robots de modération d’Instagram, les deux photographes ont tenté de contourner la détection d’images de nudité en postant des photos de mamelons féminins et masculins, retouchées de différentes façons. Nicolas a orienté son travail sur l’extrêmement proche, en changeant les couleurs, en alternant les traitements négatifs/positifs et les textures. Julie a testé les mélanges couleur et de noir et blanc, les photomontages et les changements d’échelles. La diversité des images utilisées met en évidence les limites des algorithmes de censure d’Instagram et leur absurdité, en plus de proposer un résultat visuel intéressant.

Néanmoins, pour Julie et Ambre, le fait d’être censurées par Instagram ne constitue pas une atteinte à leurs libertés. Elles prennent en compte le caractère privé de la plateforme, qui justifie son fonctionnement. Contrairement à Caroline qui, lorsqu’on lui demande si la censure est une atteinte à sa liberté, répond “oui totalement”.

Bien que Instagram ait déployé des efforts importants pour améliorer les performances de ses outils de modération, la modération automatisée des contenus est donc parfois vécue comme une atteinte à la liberté d’expression en ligne, ce qui entre en contradiction avec l’affirmation selon laquelle “La défense des droits humains est facilitée par les technologies numériques.” (Laurence Corroy et Sophie Jehel 2019).

On voit bien à travers cette enquête que la censure représente pour beaucoup de photographes professionnels une forme de violence et d’injustice. Un sentiment d’injustice qui ne peut que s’amplifier en raison des divergences de valeurs et de vision du monde que rencontrent les usagers et les créateurs de ces plateformes. Les jeunes photographes émergents qui utilisent Instagram à des fins professionnelles ne peuvent pas publier leurs travaux représentant des corps dénudés. Bien que les choses évoluent grâce à des mobilisations et des campagnes massives de sensibilisation, les mécanismes de censure et de régulation des plateformes restent une boîte noire pour les usagers, et le traitement différencié de certaines publications ne fait qu’accroître un sentiment d’injustice lié à une censure arbitraire. La situation évolue notamment grâce à des mobilisations et des campagnes massives de sensibilisation, comme avec la campagne “ Free the nipple”. Mais reste l’idée que la censure et la régulation des plateformes se feront toujours au bon vouloir de celles-ci.

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