Faire grève au temps du numérique

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Texte de HANIN Nadhem. Images de DUFOUR Maxime

Depuis mai 68 et décembre 1995, la France n’a pas connu une mobilisation sociale pareille à celle qui traverse le pays cet hiver 2019-2020 contre la réforme des retraites. Un nouvel acteur, absent en 1968 et en 1995, a fait une entrée fracassante dans les manifestations contemporaines : le numérique. Par l’infinité de possibilités qu’il offre à tous les niveaux, il a révolutionné la contestation sociale en général et la façon de « faire grève » en particulier.



On vit définitivement dans une ère numérique. Et si c’est aller vite en besogne de dire que tout de notre quotidien et des enjeux de notre temps devient numérique, jusqu’à dire comme cela fut le cas suite au « printemps arabe », que Twitter et Facebook avaient fait la révolution[1], ne pas assumer les profondes mutations enclenchées par l’efflorescence et la démocratisation des dispositifs technologiques et numériques s’apparente plutôt au déni. Une des mutations principales accélérée par le numérique demeure l’appropriation de ces nouvelles technologies par la masse dans des luttes de contestation politique et sociale.

Arrivés de bonne heure à la gare de l’Est, point de départ de la manifestation du 5 décembre, nous arrivons à remarquer très visiblement en plus d’une forte présence policière, des smartphones, des tablettes et autres objets technologiques partout où on tourne la tête. Le numérique vient se fondre avec les signaux classiques des mobilisations sociales : ballons et drapeaux syndicaux et partisans, pancartes, mégaphones et enceintes, camions etc…

Les usages qui sont faits de ces outils numériques sont divers et variés. Entre les têtes baissées envoyant des textos Whatsapp et Messenger pour indiquer leur positionnement à des amis qui les cherchent dans la foule humaine, les têtes levées fixées sur les écrans pour la prise de photos ou la diffusion de vidéos en direct sur les réseaux sociaux numériques, ou encore ces différents militants politiques et syndicaux qui, entre deux slogans scandés, passaient ou recevaient des coups de fil prenant des nouvelles de la mobilisation en province, on peut dire sans exagération que le numérique est au centre de la manifestation. Les gens semblent ne pas pouvoir se détacher de leurs appareils technologiques. Ces derniers permettent comme le souligne Fabien Granjon « de nouvelles modalités militantes [..] et participent à la création de nouveaux répertoires d’action » (Granjon, 2014).

Imene, une étudiante étrangère de 25 ans et assistante d’éducation dans un collège, est très impressionnée par l’ampleur de la mobilisation. Elle se dit plutôt faiblement intéressée par l’actualité française en général « Je ne lis pas les journaux français, je ne regarde pas non plus la télévision ni la radio, les rares fois où je suis confrontée à l’actualité française c’est en naviguant sur Facebook ou Twitter ou en discutant avec mes collègues au boulot ». Elle a suivi l’évolution de la mobilisation sur les réseaux sociaux jusqu’à se retrouver le 5 décembre 2019 dans le cortège syndical sillonnant les rues de Paris jusqu’à la place de la nation, après avoir fait des kilomètres à pied pour rejoindre le départ de la manifestation à la gare de l’Est.

Les réseaux sociaux, une agora de mobilisation

D’ailleurs, l’activité sur les réseaux sociaux autour de la grève est très impressionnante. En observant Twitter pendant la mobilisation sociale, les hashtags relatifs à la grève[2]ont toujours été dans les top Trends, pour emprunter un mot cher au webmarketing. On peut dire sans aucune exagération que le petit oiseau bleu est devenu une agora des temps modernes autour de la mobilisation sociale, avec une activité des usagers qui combine l’humour et la satire souvent à l’encontre du pouvoir, avec le partage d’actualités, les prises de position et la mise en récit de leurs expériences et réflexions personnelles autour de la grève.

Les réseaux sociaux jouent ici un double rôle. D’un côté, ils permettent aux acteurs de suivre l’actualité ailleurs que dans les médias classiques dominants, dont les récits s’accordent très souvent sur la même fréquence du discours officiel. D’un autre côté, ils participent via les contenus qui y sont partagés, likés, tweetés etc… à forger chez leurs usagers une opinion et une position vis-à-vis de l’actualité, et ainsi à mobiliser leurs potentialités d’action. On peut dans ce sens les voir comme des espaces publics oppositionnels pour emprunter le concept d’Oskar Negt[3]. Imene se rappelle d’un autre épisode qui illustre cette aptitude des espaces virtuels à mobiliser : « L’année dernière par exemple, j’avais une idée très approximative sur le sujet de la hausse des frais d’inscription pour les étudiants étrangers. En m’intéressant au sujet sur Facebook, J’ai pu comprendre plein de choses que j’ignorais, ça m’a aidé à faire mon opinion sur le sujet et à décider de soutenir le mouvement qui s’est construit contre cette mesure ».

Cette capacité à mobiliser les individus, Fabien Granjon l’explique par opposition entre le public, participatif, du web, et le public, silencieux, des médias de masse. « Contrairement au rôle que jouent les publics silencieux des médias de masse dominants, ceux des mobilisations typiques du web participatif sont dotés de capacités d’intervention et de réaction susceptibles de les rendre plus actifs, plus curieux et plus critiques. La diffusion d’une information, d’un lien ou d’un document audiovisuel sur Facebook ou Twitter, s’enrichit en effet des appréciations, des traits d’humour, des approbations ou désapprobations des internautes. » (Granjon, 2011).

Subjectiver l’expérience collective

Si on peut dire sans ambages qu’Internet facilite l’engagement du citoyen et son aptitude à la participation politique, plus particulièrement contestataire, résumer le numérique à son côté software serait une grande erreur. Les outils et les appareils permettant toutes ces opérations logicielles sont tout aussi importantes, si ce n’est plus. C’est ce que nous avons observé durant toute la manifestation du 5 décembre et qu’on a évoqué plus haut.

Hésitante au début, Imene répond avec beaucoup d’étonnement à notre question de savoir si elle peut envisager une manifestation sans son smartphone. Elle nous raconte « J’aurais certainement vécu la manifestation autrement. J’aurais peut-être juste marché, suivant le cortège. Je n’aurais pas porté la même attention à tous les détails. En sachant que j’ai mon téléphone sous la main, je regarde plus attentivement ce qui se passe autour de moi, et qui sait ? Peut-être que j’aurais filmé une bavure policière qui serait passé inaperçue». Avant de poursuivre sur un ton plus personnel :

« avec le téléphone et la photo, je sens que je personnalise en quelque sorte la manifestation. J’y prends part de façon intégrale et collective et j’y rajoute mon truc personnel par les photos que je prends avec mon téléphone et par ce que je partage sur les réseaux ».

Partant du fait que la manifestation est une expérience collective par essence, le numérique participe ici à l’individualisation des expériences sociales.

Autrement dit, le numérique permet à Imene une appropriation subjective de son expérience. Une expérience qui dépasse à la fois le discours ambiant propagé par les médias de masse, et le cadrage de parole militant très strict souvent exercé par les organismes politiques et syndicaux.

Syndicats 2.0

Toutefois, les organisations politiques et syndicales ont-elles aussi beaucoup évolué dans leurs manière de faire, avec le numérique. Si aujourd’hui, la photo amateur, les badges numériques ou les hashtags, les pétitions en ligne etc… sont devenus indissociables des contextes des luttes sociales et politiques, en 1995 lors des grèves contre la réforme Juppé[4] le cas fût bien différent et les « opportunités numériques fûrent peu concrétisées » pour reprendre l’expression de Fabien Granjon (Granjon, 2014).

Les similitudes dans le contexte entre les mobilisations de novembre et décembre 1995 et celles qui se poursuivent aujourd’hui en France au moment où nous écrivons cet article, sont immenses. En 1995, le premier ministre Alain Juppé présentait un projet de réformes de retraites et de la sécurité sociale qui a enclenché une vague de grèves pour des dizaines de jours dans tout le pays. Plus de deux décennies plus tard, le gouvernement d’Edouard Phillipe sous la houlette du président Emmanuel Macron, ont annoncé une intention de réforme du régime des retraites et le passage vers une retraite universelle. La sonnette d’alarme fût de nouveau sonnée du côté des syndicats qui ont appelé à une grève reconductible dès le 05 décembre. Les salariés y ont répondu massivement présents, notamment en manifestant dans les rues de Paris lors d’une mobilisation d’une ampleur sans précédant depuis 1995 voire 1968.

« Rien que pour cette journée, j’ai envoyé des dizaines de mails et passer des dizaines d’autres coups de fil avec mon portable à des camarades pour m’assurer que tout soit à la hauteur le jour J. » nous dit Loïc, technicien supérieur et responsable syndical en Seine Saint-Denis avant de poursuivre : « Lors du projet Juppé, j’avais bien un téléphone portable mais je l’utilisais pas autant. C’était très cher et peu de monde en avait[5]. On utilisait plutôt la ligne fixe des locaux syndicaux pour appeler les gens et on passait les voir en voiture dans tout le département. Aujourd’hui, nous recevons et envoyons tout par mail »

En effet, si Internet et le numérique commençaient à petit pas à faire leur entrée dans les usages au début des années 90, les milieux de la critique sociale et de la contestation en plus de ne pas y voir tout ce potentiel facilitateur et mobilisateur, avaient encore des difficultés à se l’approprier. à ses débuts, le numérique présentait une barrière financière et cognitive. Le matériel informatique fut très cher et seules les institutions/entreprises à grand capitaux pouvaient se le procurer. La facilité d’utilisation rentre également beaucoup en compte avec des interfaces, des logiciels et des plateformes beaucoup plus compliquées et moins didactiques et intuitives qu’aujourd’hui. Loïc se souvient « à l’époque, je voyais l’ordinateur comme un objet très sophistiqué et développé. Je ne savais pas comment l’utiliser et pourtant je fréquentais des machines plus gigantesques et imposantes tous les jours[6], alors qu’hier par exemple, on a installé avec mon fils de 16 ans une nouvelle carte graphique pour son ordinateur sans l’aide de personne ».

Aujourd’hui l’aspect numérique de l’action syndicale ou associative est sans précédent, spécialement dans les processus de communication, qu’ils soient internes ou externes. En interne, on a pu saisir deux types de communication (Loïc nous a permis de jeter un coup d’œil rapide et global sur ses interactions numériques). Une communication verticale par laquelle se transmettent les messages hiérarchiques, une communication horizontale qui représente le flux de ses interactions avec des camarades qu’il voit et côtoie régulièrement dans sa vie quotidienne.

Malgré la profusion de messages internes qui le submergent[7] Loïc reste fasciné par les dynamiques des réseaux sociaux. Pour lui, le secret réside dans l’imprévisibilité de ces derniers et leurs originalités « des messages internes on en reçoit depuis des années et des années, voyez-vous et puisque vous l’évoquez, même lors de la grève de 1995 on avait un intranet qui servait à ceci. C’est vrai que ce n’était pas sur le portable ou sur l’ordinateur personnel, mais on arrivait quand même à apprendre les nouvelles. Ce qui a vraiment changé c’est Facebook et Twitter et tout ça ».

En effet, la dernière décennie a été profondément marquée par l’essor des réseaux sociaux numériques comme nouvelles formes de socialisation et de participation politique. En reprenant le concept de l’espace public oppositionnel de Negt on pourrait dire que les réseaux sociaux vus comme des espaces de création, de discussion et d’échange, couplés à la démocratisation et la généralisation de la culture numérique (Cardon, 2019) participent à l’instauration d’espaces de résistance et de contestation politique aux logiques et discours propres (Negt, 2007).

En pouvant s’adresser à un public tantôt très ciblé et homogène dans les groupes fermés ou privés, tantôt très large et hétérogène dans les espaces ouverts avec des modalités de discours adaptées et sans médiation journalistique, le message syndicaliste mobilisateur reprend du galon et retrouve une résonance. Pour Loïc :

« c’est clair que notre message passe mieux sur Twitter et Facebook que sur les médias classiques ».

Le numérique, un outil pas un acteur autonome

Vus ainsi, les réseaux sociaux restent toutefois toujours un outil et jamais un acteur autonome (Lecomte, 2011). Ils sont le reflet du contexte socio-économique et politique dans lequel ils s’inscrivent (Flichy, 2008) et des représentations dans lesquelles ils puisent leur raison d’être et d’exister. Loïc regrette d’ailleurs quelque part la non efficacité des campagnes politiques et syndicales au quotidien : « Tout mon fil d’actualité tourne depuis quelque temps autour de la réforme des retraites et la mobilisation citoyenne pour la contrecarrer. C’est tant mieux pour nous, mais avant que le sujet n’éclate c’était quasiment rempli de blagues et d’histoires people ».

On peut dire ici qu’il faudrait pour le passage de cet univers diversifié et carrefour de tous les sujets à un espace de contestation et de mobilisation sociale et politique, une imbrication de la critique agressive du système pour reprendre l’expression de Paolo Sedda (Sedda, 2015). Les réseaux sociaux deviennent alors des catalyseurs et des intensificateurs de la logique contestataire[8] et « ce qui n’était au départ que l’expression d’un ras-le-bol se transforme vite en mouvement organisé, actif, cordonnant les ressources en ligne et diffusant l’information militante. » (Sedda, 2015)

Cependant, dans notre cas d’étude il ne s’agit pas seulement de cyber-militantisme. Les interactions dans l’espace virtuel sont aux yeux de notre enquêté « l’écho de ce qui se passe sur le terrain ».

Il est ainsi primordial de concevoir le numérique, non comme initiateur de la contestation, mais médiateur et amplificateur de cette dernière.

« De la rue vers les réseaux. Et des réseaux vers la rue. » nous résume Loïc synthétisant sa conception militante de l’outil numérique.


[1]  récit largement adopté par les plateformes elles-mêmes qui n’hésitent pas à le rappeler avec beaucoup de fierté dans leurs messages de marketing.

[2] les hashtags directement liés à la grève comme #grevedu5decembre par exemple, mais aussi les hashtags qui y renvoient indirectement tel que #SNCF par exemple ou encore #EdouardPhillipe pendant et après le discours du premier ministre ou plus récemment #Delevoye suite aux révélations quant aux multiples emplois occupés par le ministre.

[3] Dérivé de l’idée de l’espace public traditionnel tel que conceptualisé par Habermas, Negt propose le concept de l’espace public oppositionnel comme espace hébergeant les expressions discursives et les dynamiques sociales allant à l’encontre des institutions étatiques et leurs représentations ( notre interprétation)

[4] https://fr.wikipedia.org/wiki/Gr%C3%A8ves_de_1995_en_France

[5] 2,5% de taux de pénétration actif du mobile en France en 1995 selon l’ARCEP

[6] Loïc travaillait en tant que technicien chez EDF à l’époque. Aujourd’hui, il est dans une boite privée d’énergie renouvelable.

[7] « Entre whatsapp, le mail professionnel et le mail syndical et les appels et textos je ne sais plus où tourner la tête » nous confie Loïc.

[8] Les exemples sont nombreux : des révolutions du printemps arabe jusqu’aux luttes féministes en passant par l’écologie, la corruption etc…

Bibliographie indicative

CARDON, Dominique, Culture numérique, Paris, Presse de sciences Po, 2019.

CARDON, Dominique, Granjon, Fabien, Médiactivistes, Paris, Presse de sciences Po, 2013.

FLICHY, Patrice, « Technique, usage et représentations », Réseaux, 2008/2, p.147-174.

GERBAUDO, Paolo, Tweets and the Streets. Social Media and contemporary activism, London, Pluto Press, 2012.

GRANJON, Fabien, « Le web fait-il les révolutions ? », Sciences humaines, 2011/9, p.13-13.

GRANJON, Fabien, « Médias dominants, mouvements sociaux et mobilisation informationnelles », Histoire des mouvements sociaux en France de 1814 à nos jours, Paris, La découverte,2014, p.681-687.

LECOMTE, Romain, « Révolution tunisienne et Internet. Le rôle des médias sociaux », L’année du Maghreb, 2011, p.389-418.

NEGT, Oskar, L’espace public oppositionnel, Paris, Payot, 2007.

SEDDA, Paola, « L’internet contestataire comme pratique d’émancipation. Des médias alternatifs à la mobilisation numérique », Les cahiers du numérique, 2015/4, p.25-52.

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