“Mamie, arrête de rester en ligne!” Des seniors artistes dynamisent leurs vies sociales sur Facebook

Facebook est une plateforme abandonnée graduellement par les jeunes générations parties sur Instagram et Snapchat. Mais certains seniors consacrent beaucoup de temps à des groupes Facebook thématiques, devenus le prolongement de leur vie sociale, professionnelle ou artistique. Sous l’oeil parfois inquiets de membres de leur famille plus jeunes.  

Facebook, la plateforme des utilisateurs vieillissant

Ce n’est plus un secret, la population de Facebook vieillit. Les jeunes utilisateurs inscrits au lancement de Facebook en 2003 ont maintenant la trentaine. 49% des visiteurs quotidiens de Facebook se situent dans la tranche 25-49 ans en octobre 2019 (+5% par rapport à janvier 2008), et 35% parmi les 50 ans et plus (+20%). [1]

Qui sont aujourd’hui les utilisateurs et utilisatrices de Facebook? Nous avons deux entretiens avec Catherine Pineau et Michèle Cirès-Brigand, du groupe Facebook CAC Virt (Centre d’Art Contemporain Virtuel), âgées toutes deux de plus de 65 ans, pour interroger la capacité de Facebook à pallier une certaine solitude. Ne risquent-elles pas de basculer dans un enfermement au sein de ce cyberespace?  Catherine Pineau étant la grand-mère d’Octave, le photographe qui a réalisé le travail illustrant cet article, nous pouvons nous appuyer également sur des observations faites lors d’entretiens privés entre eux. Nous avons également contacté une étudiante en Master Cassandre, qui a rejoint cet été ce groupe qui rassemble artistes, amateurs, et professionnels du milieu de l’art contemporain, âgés de dix-huit à soixante-dix ans.

Le groupe qui rassemble aujourd’hui 8209 abonnés sur Facebook, et 6002 abonnés sur Instagram a été créé le 9 février 2019. Catherine Pineau prend en charge les comptes Instagram et Facebook du Centre d’art  contemporain virtuel qu’elle a co-fondé:  

”En 2019, mon ami Philippe Poitevin, résidant en Bretagne, m’a invitée à créer ce centre d’art contemporain virtuel sur Facebook. »

Des seniors hyper-connectés à l’opposé de la thèse des digital natives

La majorité des jeunes, influencés par les théories du digital native et du digital immigrant (Prensky, 2001), stigmatisent les silver surfers en imaginant qu’ils manquent de maîtrise concernant les plateformes numériques. 

Nous avons donc demandé à Catherine Pineau si la gestion de deux plateformes était une tâche difficile pour elle : 

Ce n’est pas difficile pour moi. J’ai eu mon premier ordinateur en 1980.“

Elle utilise Facebook depuis 2018. Son utilisation de Facebook ne correspond pas à la notion de digital immigrants.

Un article de Jean-François Cerisier, met en exergue les deux prémisses de la proposition de Marc Prensky.[2] ”La première postule que les jeunes sont nés dans un environnement où les technologies étaient déjà omniprésentes. La deuxième repose sur l’idée d’une certaine stabilité culturelle à l’échelle générationnelle. Les deux sont fausses.“ Marc Prensky, en 2009, a modifié sa conception originelle. Il propose une nouvelle notion, celle de l’Homo Sapiens digital [3], lequel possède deux caractéristiques. Il pense que le renforcement numérique est déjà un fait pour l’humain, et qu’une sagesse numérique lui permet de tirer parti des avantages liés au numérique. 

Selon Catherine Pineau, certains jeunes refusent son invitation sur Facebook. Ils sont passés sur Instagram et Snapchat et considèrent, avec un certain mépris, que les seniors ne maîtrisent pas l’utilisation des réseaux sociaux, qu’ils n’en ont pas saisi les codes visuels, et que  Facebook serait devenue la plateforme des grand-parents et des complotistes.

Cassandre, étudiante en master arts plastiques, nous dit avoir découvert le groupe CAC Virt cet été grâce à son maître de stage (70 ans). Elle nous raconte son impression :

”C’est une bonne initiative mais je sens bien que ce n’est pas adressé aux jeunes générations. »

Sur la page d’accueil, une petite introduction nous permet d’avoir un premier aperçu de ce groupe: ”Un Centre d’Art Contemporain Virtuel dans lequel tu auras la possibilité d’échanger et de communiquer sur tes activités (expositions, dernières créations, articles de presse) et aussi sur tes coups de cœur (artistes que tu souhaites faire découvrir, expos, publications etc…) Tu pourras aussi y publier d’anciens souvenirs (expositions, rencontres, performances) qui te sont chers.” Nous l’avons contactée pour rejoindre ce groupe un dimanche après-midi. La modératrice nous y a autorisé seulement 30 minutes après. Très réactive, elle accueille de nouveaux membres chaque jour. La semaine dernière, 82 nouveaux venus ont rejoint CAC Virt. Le groupe Facebook accélère et dynamise son rythme de vie. 

Pendant la pause de notre deuxième entretien, Michèle Cirès-Brigand regarde son téléphone qui vibre,

”Regarde! Ça n’arrête pas. »

Ce sont des notifications qui proviennent du groupe CAC Virt. 

Le souci de petit-fils : Facebook serait trop chronophage et addictif

Avec un iMac, un téléphone fixe, une boîte de cigarettes Vogue, une paire de lunettes, et une liste de tâches, Catherine Pineau commence sa journée de travail. Son chat Mamou, aux longs poils gris, vient vers elle de temps en temps pour se faire caresser. Depuis le premier confinement, Catherine Pineau et Philippe Poitevin ont lancé des jeux à une fréquence quotidienne : le quizz d’avant apéro et le ​jeu du détective. Un classement est actualisé et publié tous les lendemains matins du quizz. Il est clair que l’algorithme va entraîner une charge de travail plus importante, dans la mesure où de plus en plus d’utilisateurs vont rejoindre le groupe.

Octave, le petit-fils de Catherine Pineau, exprime son souci par rapport à ce qu’il appelle l’addiction à Facebook de sa grand-mère. ”Elle fait vraiment ça tous les jours ! Même si des gens passent chez elle, elle s’arrange toujours pour travailler sur le groupe. Elle sait qu’à tel moment elle doit faire telle chose. Et comme les adolescents pour les jeux vidéos, elle ne veut pas rater sa mission.  » Avec son ”collègue“ Philippe Poitevin, ils se sont fixés certaines obligations, comme un quizz à 17h. Ils s’appellent régulièrement dans la journée pour prévoir ce qu’ils vont faire. »

Pourtant, Catherine Pineau nous relate les faits d’une façon légèrement différente :

”Je suis sur Facebook de 3 à 6 heures par jour. Je passe aussi du temps dans le jardin.“

Elle sait que son petit-fils, présent lors de l’entretien, porte un regard critique sur son utilisation des réseaux sociaux et son temps d’écran quotidien.

La continuité de la carrière professionnelle  

”Je ne sais pas si on peut parler de piège ou d’enfermement pour ma grand-mère, en fait, parce qu’elle n’a pas envie d’en sortir. Elle est contente de ce qu’elle fait et elle a beaucoup de retours positifs, donc ça l’encourage ! C’est à peu près la seule chose dont elle tire satisfaction dans son quotidien.“, explique Octave.

Habitant seule dans une campagne proche de Pau, il n’est pas évident pour elle de se déplacer, que ce soit pour voir des expositions, ou ses amis. Le groupe CAC Virt lui permet de garder contact avec ce milieu de l’art contemporain dans lequel elle a évolué tout au long de sa vie professionnelle et personnelle. 

Ayant été dans le milieu de l’art en tant que peintre et professeur dans différentes écoles des beaux-arts, elle souhaite rester en lien dans cet environnement, ses anciens collègues et amis, et avoir de nouveaux amis en ligne.

”Je suis allée à une exposition une fois. C’était pas très loin de chez moi. J’ai demandé à un photographe de prendre une photo de moi et je l’ai mise dans le groupe. C’est pour prouver que c’est pas un faux compte et que je suis une vraie personne.

Pour elle, le temps passé sur le groupe est plus une vocation [4], au sens de Max Weber, qu’un bullshit job [5], qui lui prendrait du temps pour rien. 

”Internet est un pharmakon“, Bernard Stiegler emprunte cette notion de ”pharmakon“ à Jacques Derrida, qui vient de Platon. En Grèce ancienne, le terme pharmakon désigne à la fois le remède, le poison et le bouc-émissaire. Et pour Stiegler, Internet et les outils numériques ne sont pas ontologiquement bons ou mauvais : ces médiums peuvent à la fois porter préjudice aux moins privilégiés, mais également être réappropriés pour devenir des outils d’auto-construction. 

Rester  libre sur Facebook 

Au sein de ce même groupe, il existe (au moins) deux types d’usages différents. Nous avons compris suite à notre second entretien que le niveau de responsabilité de l’utilisateur détermine son attitude. Michèle Cirès-Brigand a rejoint le groupe à la fin de l’année 2019. Elle fut l’élève de Catherine Pineau lors de ses études aux Beaux-Arts de Limoges, à la fin des années 1970. Après avoir obtenu son diplôme en 1981, elle s’est installée à Paris, dans un atelier-logement proposé par Paris Habitat[6]. L’entretien avec Michèle Cirès-Brigand a été effectué dans son atelier-logement, situé au dernier étage d’un immeuble, offrant une vue imprenable sur le 20eme arrondissement. 

”Le confinement n’a pas été difficile pour moi.“ Pendant l’entretien, elle nous a montré deux classeurs noirs, écrit ”confinement 2020“ dessus. ”Ce que j’ai fait pendant le confinement, j’ai rangé ma bibliothèque, j’ai fait des photos, j’ai choisi des livres que j’aime bien et je les ai mis sur Facebook.“

Elle ne se souvient plus combien de retours ou quel genre de commentaires elle a reçu. Pour elle, les interventions sur Facebook et Instagram sont comme un jeu, elle balance une image et une phrase, comme ”une bouteille à la mer“. Face aux réseaux sociaux, elle est assez prudente, elle dit appartenir à une ”génération libre“, et souhaite ne pas s’en éloigner.

”Je fais de l’art pour être libre. À l’époque, on ne voulait pas travailler pour les patrons. Voilà, moi, je voulais faire du dessin, du théâtre. Bon, je ne savais pas trop ce que je voulais faire en fait.  J’avais fait des études pour être institutrice et j’avais plutôt envie de faire une école d’art. Et puis, j’ai arrêté d’être institutrice, et j’ai fait une école d’art. Donc, aujourd’hui, ça reste un peu là dedans. Je n’ai pas envie d’être embrigadée par Facebook ou Instagram. Je veux rester libre. C’est pour ça que je vais prudemment sur Facebook et Instagram, une fois par jour pour regarder les nouveautés.“

”À travers la communication du groupe de Catherine, j’ai découvert plein d’artistes. On s’enrichit comme ça. Moi, pendant le confinement, j’ai eu le syndrome de la cabane… Mais j’étais bien finalement. Il m’a fallu beaucoup de temps pour renouer avec le monde. Il n’y a pas si longtemps que ça que je revois des gens. Le confinement pour moi a été un vrai repli. Du coup, pas si mal que ça. En plus, je suis bien là. Je suis dans un espace lumineux, isolé, c’était bien.“

A la fin de l’entretien avec Michèle Cirès-Brigand, nous avons eu une discussion sur l’arrivée des NFT[7] et du metaverse, et sur l’évolution du marché de l’art que cela induit. Michèle Cirès-Brigand a été étonnée par le fait qu’une image pixelisée puisse coûter 7 millions de dollars. Elle semblait curieuse à propos de cette découverte, et nous a demandé de noter le mot ”NFT“ sur un bout de papier. 

L’accélération conduite par les plateformes numériques peut se révéler une source de dynamisme et de vie sociale pour des seniors qui réussissent à cadrer leurs usages. Au lieu de dire que les outils  numériques nous mènent par le bout du nez, nous parlons plutôt du fait que chacun a sa façon d’être avec les plateformes numériques. Catherine Pineau fait de son groupe Facebook un outil quasi professionnel, en tant que Michèle Cirès-Brigand en fait un usage plus sporadique mais toutes les deux semblent contrôler cette accélération.

Mais ce qu’elles ne peuvent maîtriser, c’est l’avenir de la plateforme. Durant l’entretien, Catherine a soulevé une question que nous n’avions pas considérée auparavant :

”Qu’adviendrait-il si le contenu partagé par les utilisateurs de Facebook était amené à disparaître?“ Si les écrits que nous partageons sur Facebook constituent des traces de vies, peut-on les considérer comme des tentatives de contrer le vieillissement et l’oubli ?

Démarche photographique

Dans la mesure où cette enquête sociologique gravite autour de ma grand-mère, il m’a semblé naturel d’axer mon travail photographique sur sa personne. Au travers d’une approche documentaire, je l’ai observée devant son ordinateur à différents moments de la journée. Sa staticité m’a contraint à tourner autour d’elle, à être attentif aux différentes lumières ainsi qu’à sa posture. En résulte une série de photographies imprégnées d’une lumière quasi-christique provenant à la fois de l’extérieur et de l’écran d’ordinateur.

[1]. https://blog.digimind.com/fr/agences/facebook-chiffres-essentiels

[2]. Quand Marc Prensky enterre trop vite les digital natives, Jean François Cerisier, https://blogs.univ-poitiers.fr/jf-cerisier/2012/04/22/quand-marc-prensky-enterre-trop-vite-les-digital-natives/

[3].  H. Sapiens Digital: From Digital Immigrants and Digital Natives to Digital Wisdom., Marc Prensky, 2009

[4]. L’éthique protestant et l’esprit du capitalisme, Max Weber

 

[5]. Bullshit jobs, proposé par un anthropologue américain David Graeber. Bullshit jobs désigne des tâches inutiles, superficielles et vides de sens effectuées dans le monde du travail.

[6]. Paris Habitat propose des ateliers-logement qui ne sont pas chers pour les artistes contemporains. Grâce à cela, les artistes retenu.e.s ancreront par ailleurs leur production artistique dans une démarche in situ en appuyant leur travail sur l’architecture de l’immeuble, la vie de ses locataires, leurs interactions, ainsi que sur l’inscription du bâti et de l’humain dans leur environnement urbain.

[7]. Le NFT (non-fongible token ou jeton non fongible), terme qui signifie qu’une œuvre numérique est unique, cartonne ces derniers mois aux enchères.

L'auteur.e

Weiqi Huang
Après une licence d’Communication à l’Université de Shenzhen et une première année en Master Critique-Essaie Ecriture de l’art contemporain à l’Université Strasbourg, elle intègre le Master Industries culturelles et Créatives (ICCREA) Plateformes numériques à l’Université Paris 8.

Le.la photographe

Octave Pineau-Furet
Octave Pineau-Furet a grandi à Bordeaux. À la suite d’un bac scientifique, il se dirige vers une classe préparatoire à l’ENS Cachan, en économie. À la fin de cette année d’études, il décide de s'orienter vers sa passion, la photographie. Il réalise alors une année « passerelle » durant laquelle il continue d’étudier l’économie à l’université et prépare le concours de l’ENS Louis-Lumière. Si ces deux années l’ont conforté dans l’idée qu’il voulait s’épanouir dans le milieu de la photographie, et non dans celui de l’économie, il a néanmoins acquis des méthodes de travail et une ouverture sur des sujets sociétaux contemporains. C’est en 2019 qu’il intègre l’ENS Louis-Lumière avec la volonté de s’ouvrir sur le monde de l’image et de préciser sa recherche professionnelle. Son attention particulière pour l’équilibre esthétique de ses images se mêle à un intérêt toujours renouvelé pour l’humain, dans sa fragilité et ses efforts pour habiter le monde qui l’entoure. 

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