TikTok : une chorégraphie inégalement maîtrisée

Depuis le premier confinement, TikTok a complètement redéfini la vitesse de célébrité. L’application permettant à ses utilisateurs de se mettre en scène connaît un immense succès chez les jeunes. Son algorithme performant permet ainsi aux créateurs d’accroître rapidement leur visibilité, les laissant seuls et vulnérables face à une forte audience survenue soudainement.

Ils sont 4 millions de Français à s’être essayé à TikTok. L’application lancée en 2016 par la start-up chinoise ByteDance permet à ses utilisateurs de réaliser de courtes vidéos ludiques les mettant en scène dans des chorégraphies ou encore des sketchs. Certains utilisateurs peu créatifs vont donc préférer reproduire des situations réelles sur des contenus audios devenus viraux tandis que d’autres iront jusqu’à mettre en scène leurs vies privées et sexuelles. Ce constat alarmant nous incite à enquêter sur la façon dont s’exposent les créateurs de contenus. Nous nous sommes entretenus avec deux TikTokeurs qui détiennent tous deux un très grand nombre de vues. Nous avons d’abord rencontré Ahmed, un étudiant de 23 ans et ensuite Tristan, un cadre de 32 ans travaillant dans un quartier d’affaires.

Quelle place pour la vie privée au sein de TikTok ?

Au premier abord, l’application TikTok peut paraître assez déroutante. Dans l’onglet “Pour Toi” qui propose des contenus vidéos en s’adaptant au goût de l’utilisateur, il est fréquent de tomber sur des contenus très embarrassants qui contribuent à instaurer un rapport voyeuriste entre le créateur et ses abonnés. C’est le cas d’un utilisateur qu’on appellera Patrick et qui semble dévoiler sa vie intime et celle de ses proches. Sur son compte TikTok, on peut ainsi le voir raconter ses histoires familiales dont la vie tragique de sa maman et la sexualité de ses sœurs. L’utilisateur a même été jusqu’à se filmer dans des toilettes publiques. Ces dérives ne sont pas isolées, un autre utilisateur raconte quant à lui les détails de ses préférences sexuelles. Tout est bon pour créer un engouement et augmenter son nombre d’abonnés.

Une mise en visibilité de sa vie privée qui s’inscrit dans une double fonction selon l’approche d’Antonio Casilli (2019). Elle est d’une part une marchandise pour TikTok qui se sert de la vidéo pour proposer un contenu personnalisé à ses utilisateurs et elle devient d’autre part un sujet intriguant et intéressant pour le consommateur de ses contenus. « Ces caractéristiques, pourtant basiques, soulèvent la question de la vie privée avec son double statut, de ressource pour le média social et de sujet des préoccupations potentielles pour les utilisateurs. »

«Je ne peux pas mettre de Tik Tok mignon avec mon copain surtout de par mes origines marocaines et ma religion musulmane.» 

Ahmed, créateur de contenu sur TikTok.

D’autres utilisateurs ont décidé de cacher une partie de leur vie privée à cause d’un contexte familial difficile. C’est le cas d’Ahmed qui ne peut pas aborder sa relation amoureuse avec un autre homme car le sujet de l’homosexualité est tabou dans sa famille. « C’est des histoires dont j’aimerais parler mais je ne peux pas car ils me suivent. Au niveau de ma famille, mes tantes, mes cousins c’est très toxique. Je ne peux pas mettre de Tik Tok mignon avec mon copain surtout de par mes origines marocaines et ma religion musulmane. Si une de mes tantes est au courant, tout le monde le saura. Je n’ai pas envie qu’on dise à mon père « regarde ton fils est gay, tu devrais avoir honte.» Je n’ai pas spécialement envie de l’afficher. Moi même, je ne me sens pas prêt pour le faire. »

Pour ne pas être tenté d’aborder son histoire d’amour, le jeune homme raconte quotidiennement les anecdotes de son emploi étudiant au sein d’une enseigne de grande distribution. Dans l’objectif de rendre plus attrayant et divertissant ses contenus, il n’hésite pas à exagérer les situations qu’il a rencontrées dans la vie réelle. « Tu rajoutes des éléments, t’exagères toujours tout, les paroles ne sont pas exactes. Je suis dans le personnage du caissier insolent en vidéo. Bien évidemment dans la vraie vie je ne m’exprime pas comme ça. »

Une théâtralisation de la vie quotidienne mise en lumière par le sociologue Erving Goffman. Les individus sont comme des acteurs qui jouent « des rôles », qui ne doivent pas se « démasquer » et mettent en place des stratégies pour ne pas « perdre la face ». Ils doivent ainsi donner une « impression de réalité » donc ils peuvent finir par être convaincus de l’existence, alors même que celle-ci ne fait que répondre à des exigences sociales.

« J’ai commencé à acheter des perruques pour jouer des personnages féminins, quand je ne les mettais pas je faisais moins de vues. »

Ahmed, créateur de contenus sur TikTok.

Le jeune homme tente néanmoins de rester fidèle aux codes de la communauté gay, en affirmant ses goûts musicaux et en n’hésitant pas à jouer avec la notion du genre. L’utilisation de perruques lui permet ainsi d’exprimer sa personnalité et surtout d’accroître son nombre de vues. « J’ai commencé à acheter des perruques pour jouer des personnages féminins, quand je ne les mettais pas je faisais moins de vues. Quand je faisais des personnages féminins, ça marchait mieux. » Comme dans les pires films de science-fiction, l’individu se met à façonner son image afin de correspondre aux attentes d’un robot.

Cette théorie de la transformation de l’identité a été théorisée par la photographe et chercheuse Louise Merzeau qui estime dans La présence plutôt que l’identité. « De spéculaires, les identités sont en passe de devenir machiniques. Non pas, comme la science-fiction a pu le prophétiser, parce que des robots nous remplaceraient, mais parce que nous sommes calculés par les informations que nous essaimons nous-mêmes. Cette image qu’on nous invite à cultiver n’est plus celle que renverrait un miroir (même déformant), mais un algorithme élaboré pour d’autres intérêts. »   

L’astrologie : un thème tendance qui permet aux créateurs de se protéger

En parlant quotidiennement de son contrat étudiant, Ahmed a finalement réussi à trouver l’équation qui lui permet d’exprimer sa personnalité tout en cachant sa romance avec un autre homme. Fort de son succès au sein de TikTok, le jeune homme est étroitement surveillé par sa direction qui l’empêche de s’exprimer librement. « Mais je fais attention quand même car par exemple la D.R.H sait que je fais des vidéos Tiktok, je fais attention à ce que je dis, à ne pas dénigrer l’enseigne. Après si on me fait remarquer que j’ai dépassé les bornes, je m’excuserai. »

Pour éviter ce type de problèmes, des tiktokeurs ingénieux ont décidé d’aborder des thèmes complètement éloignés de leur vie privée et professionnelle. C’est le cas notamment de Tristan qui réalise de courtes vidéos sur l’astrologie. « Je fais beaucoup d’astrologie sur TikTok car c’est un sujet qui buzze. Ça me permet d’avoir aussi  un côté humour et second degré dans mes vidéos. On aime bien dire que l’astrologie c’est des conneries mais au moins ça parle à tout le monde ». Initialement, le jeune cadre utilisait l’application pour divertir ses amis mais l’algorithme de TikTok en a décidé autrement et Tristan s’est rapidement retrouvé face à un fort engouement. « Honnêtement c’est impressionnant. Je me souviendrai toujours de ce jour car le soir j’étais invité chez des amis. Quand je suis parti de chez moi, j’étais à 1000 vues et en arrivant chez eux, j’étais à  27 000 vues. Je me disais « ouh la la qu’est ce qui se passe » et je voyais les notifications avec 99+ toutes les 10 minutes. Tu te dis, « ah ouais, ça tient à rien » et je n’ai pas changé pour autant, j’ai toujours proposer mes conneries, fidèle à moi-même. »

C’est donc face à ses 64 000 abonnés que le TikTokeur raconte avec talent et humour les spécificités des différents signes astrologiques. Pour ce faire, il les illustre dans des situations complètement cocasses et inattendues. Ainsi dans ses publications TikToks, on peut assister à l’enterrement de Taureau et au mariage de Cancer et Poisson organisé par Balance. Les commentaires de ses courtes vidéos d’astrologie sont unanimes. « Mais c’est hilarant j’adore par pitié continue c’est incroyable » ou encore « En tant que cancer, j’ai pleuré de rire franchement ».

Une rémunération très faible pour une forte audience

Malgré leurs activités très chronophages au sein de l’application, Ahmed et Tristan ont très peu été rémunérés pour leurs TikTok quotidiens alors qu’ils détiennent tous les deux un nombre important d’abonnés. Ainsi, pour 100 000 abonnés et des vidéos allant jusqu’à 1 million de vues, Ahmed a perçu la modeste somme de 930 euros tandis que Tristan n’a quant à lui jamais été rémunéré par la plateforme.

Leurs publications peuvent être assimilées à un véritable travail en ligne puisqu’ils participent à l’enrichissement des réseaux sociaux comme le soulignent Camille Alloing et Julien Pierre dans Le web affectif. Une économie numérique des émotions. « Le digital labor participe à la détection de formes d’interactions médiatisées, souvent quotidiennes, qui sont assimilables à un travail en ligne, encadrées par un dispositif, et mesurables. Les usagers ne sont pas susceptibles de connaître leur participation à un tel travail, mais leur production de valeur par la publication d’éléments et par les échanges va développer une forme de capitalisme – un « capitalisme affectif » » .

C. Alloing, J.Pierre « Le web affectif, Une économie numérique des émotions.», Question de communication (2018 / 1) n°33 pp.412 à 414. J.Nizet, N.Rigaux, « La sociologie de Erving Goffman », La Découverte, 2014, pp.19 à 34.L.Merzeau, La présence plutôt que l’identité. Documentaliste – Sciences de l’Information, ADBS, 2010, 47 (1), pp.32-33.

Démarche photographique

Après une année de confinement où TikTok a été un refuge psychologique pour moi ;  j’ai décidé de m’intéresser à l’histoire de ces français qui sont devenus, en l’espace d’une nuit, de véritables phénomènes au sein de l’application. Leurs publications étant suivies par des milliers d’utilisateurs, je me suis intéressé aux stratégies mises en place par ces derniers, pour voir comment ils arrivent à s’exposer quotidiennement tout en protégeant leur vie privée.

L'auteur.e

Dorian Zouareg
Éprouvant un immense intérêt pour les comportements humains, je me suis dirigé après mon baccalauréat en licence de sociologie. J'ai ensuite intégré le master 1 industries culturelles et créatives afin de comprendre l'influence de la culture sur la vie sociale. C'est pour cela que j'ai décidé dans le cadre du master 2 plateformes numériques, création et innovation de m'intéresser à la trajectoire des utilisateurs de TikTok.

Le.la photographe

Émile Moutaud
Passionné depuis toujours par l'image, je me suis dirigé après mon baccalauréat scientifique, en licence de cinéma. J'ai ensuite intégré le master photographie à l'ENS Louis - Lumière. En parallèle de mes études, j'ai travaillé sur différents sujets photographiques qui traduisent un grand intérêt pour la photographie documentaire. Mon travail ne se limite pas à l'image fixe mais aborde aussi la vidéo comme en témoigne la co-réalisation d'un court - métrage tourné en 2021.

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